Anthropotechnie

Anthropotechnie (anthropotechniques), depuis quelques décennies, ce terme renvoie à un ensemble d'innovations aussi diverses que la contraception orale, la chirurgie esthétique de séduction, le dopage sportif, l'utilisation de psychotropes hors des indications médicales, et tout une série de dossiers controversés tels que le clonage reproductif humain, le transhumanisme, etc. Plusieurs penseurs et critiques ont le sentiment que le développement de ces anthropotechniques marque le franchissement d'un nouveau seuil historique. L'anthropotechnie renvoie à l'idée de la production de l'homme par lui-même ou de l'automodification de son corps, autant d'enjeux qui posent la question des limites de l'être humain, de son rapport à la technique et de la perspective d'un post-humanisme marquant une rupture par rapport aux époques où l'autoproduction de l'homme ne bénéficiait pas des nouvelles technologies.

Sommaire

Contexte

Jeremy Rifkin voit ainsi une sorte de grand basculement dans une nouvelle ère, celle de la plasticité biologique, qu'il appelle « algénie[1]». Francis Fukuyama parle avec inquiétude d'un avenir « post-humain », qui, selon lui, risque d'être inhumain[2]. Lucien Sfez relève de nombreux signes d'une nouvelle utopie, celle de la « santé parfaite »[3]. L'enquête de David Le Breton le conduit à penser que les pratiques de transformation corporelle, de plus en plus en vogue, se rapprochent d'une abrogation malsaine du corps naturel[4], tandis que Peter Sloterdijk, au contraire, perçoit ces « anthropotechniques » comme allant foncièrement dans le sens de l'humanisation[5]. Comme on le voit, les diagnostics et les avis sont divers et contrastés. L'une des études les plus attentives, à la croisée de l'éthique médicale et de la philosophie des techniques, est sans doute celle de Gilbert Hottois, qui, face aux clivages souvent réducteurs, préfère adopter une double méthode : investigation précise et prudence éthique[6].

Questions essentielles posées par l'anthropotechnie

En fait, ce grand bricolage de l'humain, actuel ou à venir, pose avec une grande acuité quelques questions philosophiques fondamentales : « qui suis-je ? », « où vais-je ? » et « que dois-je faire ? » Avec l'accroissement technique de notre pouvoir de nous transformer, quel visage allons-nous prendre, quels choix devons-nous faire ? Comment exercer cette capacité au service de notre libération et non de notre aliénation, individuelle ou collective ?

Médecine et anthropotechnie : différence

En fait, l'une des façons les plus pertinentes d’aborder cette évolution est de la situer vis-à-vis du cadre médical classique. La médecine peut être définie par une image sociale (le médecin au chevet du malade), un ensemble d'institutions (hôpitaux, assurance maladie, etc.), un couple de concepts, à savoir le normal et le pathologique, et surtout, à son fondement, par un impératif anthropologique : le devoir d'aider autrui lorsqu'il souffre ou risque de mourir.

Vis-à-vis de ce cadre médical, bien des pratiques évoquées précédemment paraissent décalées, comme le remarque Jérôme Goffette[7]. En se dopant, le sportif ne cherche pas à lutter contre la pathologie mais à augmenter ses performances, y compris en risquant sa santé. En recourant à la chirurgie esthétique, il ne s'agit plus de réparer les ravages d'une affection, par exemple un cancer du sein, mais plutôt d'améliorer sa beauté, son charme ou son image professionnelle. En consommant des tranquillisants pour masquer sa tristesse ou son angoisse sociale (chômage, précarité, stress), il s'agit pas de réduire une dépression ou une anxiété pathologique mais d’atténuer un problème social existentiel[8]. Etc. Pour le dire de façon simple, nous ne sommes plus ici dans la tension médicale du normal et du pathologique, mais dans une orientation toute autre, allant de l’ordinaire au modifié.

L'anthropotechnie selon Jérôme Goffette

À côté de la médecine, comme le montre Jérôme Goffette, nous assisterions ainsi à l'émergence d'un nouveau domaine professionnel, celui de l'anthropotechnie, qu’il définit comme « l'art ou la technique de transformation extra-médicale de l'être humain par intervention sur son corps »[9].

Toujours dans la comparaison avec la médecine, il note que le rôle de chacun est radicalement différent. En médecine, nous avons deux acteurs dans les premiers rôles : le médecin et le patient, ce dernier terme traduisant bien l'état de souffrance où il se trouve et le sens de son appel à l'aide. La situation, due à la présence de la pathologie, provoque un devoir aigu d’action : les deux acteurs doivent déterminer ensemble ce qu'il faut impérativement faire, d’où ce vocabulaire directif de la « prescription », de l'« ordonnance ». En anthropotechnie, la situation n’est aucunement soumise à cette impérieuse nécessité. On peut ne pas agir, ne pas modifier. Le client n’est pas un patient mais le porteur d'une demande propre, et le praticien n'a rien à prescrire mais uniquement à proposer. D'où la conclusion que J. Goffette en tire : si la règle déontologique fondamentale de la médecine était de choisir le meilleur rapport entre effets bénéfiques et effets néfastes au service de la vie et de l'autonomie, en matière d'anthropotechnie il s'agit de servir l'autonomie, mais d'une autre façon, en aidant à distinguer ce qui humanise et ce qui déshumanise, ce qui va dans le sens de la liberté humaine ou au contraire ce qui l’aliène.

Quelques situations exemplaires

Prenons quelques exemples pour indiquer la complexité des situations, en suivant les analyses de J. Goffette. La contraception est typiquement anthropotechnique, puisqu’une grossesse normale ne peut en aucun cas être qualifiée de pathologie. Depuis plusieurs décennies, une grande majorité d'entre nous reconnaît la valeur de la contraception, sa contribution à l'épanouissement personnel et aux relations humaines. Ainsi, la contraception a une légitimité sociale de liberté et non de santé (mais il ne faut pas oublier néanmoins son apport en termes de santé publique, la contraception de fortune et les avortements clandestins ayant entraîné nombre d’affections et de décès). On voit ainsi comment une pratique anthropotechnique peut s’ancrer dans une légitimité forte. À l'inverse, si nous considérons le dopage, en particulier le dopage sportif, il y a quelque chose de profondément choquant à voir un individu réduit à un instrument de performance, et à voir qu'on « consomme » des personnes en les pliant à des impératifs très étroits et aliénants[10]. Plus largement, la pression professionnelle, si elle devient une quasi-obligation à se faire modifier, sera un levier d'aliénation redoutable (ce qui commence à se produire, malheureusement).

Regard prospectif sur les avenirs possibles

Cette approche anthropotechnique n'est pas sans évoquer d'autres lignes de pensées, idéologiquement bien caractérisées, comme la Déclaration de la World Transhumanist Association[11]. Le transhumasime est un curieux mélange de séduction utopique et d'intentions pragmatiques. Comment ne pas adhérer à l'idée de pouvoir choisir d'être plus robustes, plus intelligents et plus beaux ? Cela fait partie des aspirations anthropologiques communes. Mais comment, aussi, ne pas sourire de la naïveté des transhumanistes lorsqu'ils ne voient dans nos innovations techniques que des bienfaits (cf. art. 3 et 4) ? Et comment ne pas s'offusquer du mépris qu'ils affichent envers une attitude prudente ?

Anthropotechnie et prudence

À bien des égards, cette déclaration évoque le mythe d'Icare : la technique peut être mortifère lorsqu'elle est vécue dans l'ivresse et l'illusion, alors même qu'elle peut être au service de la vie et de la liberté lorsqu'elle est appréhendée, jugée et utilisée de façon prudente, avec une certaine lucidité sur ses limites et ses risques. Dédale, grâce à ses ailes de plumes et de cire, s'échappe du labyrinthe et recouvre la liberté ; Icare, ivre de ce vol, succombe à l'ardeur du soleil et se noie. Ainsi, c’est bien la prudence qu'on doit cultiver, c’est-à-dire une attitude qui n’est ni figée dans le refus d'oser quoi que ce soit, ni happée par une prise de risque inconsidérée, mais orientée vers une autre voie : celle de la délibération, du choix bien pesé et décidé avec soin. L'anthropotechnie, à côté de la médecine, à encore à trouver sa place, ses normes et son rythme.

Notes

  1. Jeremy Rifkin, Algeny, New York (USA), Penguin Books, 1983.
  2. Francis Fukuyama, Our Posthuman future, Consequences of the Biotechnology Revolution, New York, Picador, 2003.
  3. Lucien Sfez, La santé parfaite, Paris, Seuil, 1995.
  4. David Le Breton, L'adieu au corps, Paris Métaillé, 1999.
  5. Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Paris, Éditions Mille et Une Nuits, 2000 ; La Domestication de l'Être, Paris, Éditions Mille et Une Nuits, 2000.
  6. Gilbert Hottois, Species Technica, suivi de Dialogue autour de Species Technica vingt ans plus tard, Paris, Vrin, 2002.
  7. Jérôme Goffette, Naissance de l'anthropotechnie. De la biomédecine au modelage de l'humain, Paris, Vrin, 2006.
  8. Édouard Zarifian, Des paradis plein la tête, Paris, Odile Jacob, 1994, IV, ch. 2, p. 196.
  9. Jérôme Goffette, Naissance de l'anthropotechnie, Paris, Vrin, 2006, ch. IV, p. 69.
  10. Patrick Laure (et al.), Dopage et société, Paris, Ellipses, 2000.
  11. World Transhumanist Association (WTA) : World Transhumanist Declaration, 2002, à consulter sur : www.transhumanism.org.

Voir aussi


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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Anthropotechnie de Wikipédia en français (auteurs)

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