Anne Jean Marie René Savary
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Anne Jean Marie René Savary
Savary peinture.jpg
Naissance 26 avril 1774
Marcq
Décès 2 juin 1833 (à 59 ans)
Paris
Origine Drapeau de France France
Allégeance Royaume de France Royaume de France
Drapeau français Royaume des Français
Drapeau français République française

Drapeau de l'Empire français Empire français
Drapeau français Empire français (Cent-Jours)
Drapeau français Royaume des Français

Arme Cavalerie
Grade Général de division
Années de service 1790 - 1833
Conflits Guerres de la Révolution française
Guerres napoléoniennes
Conquête de l'Algérie
Faits d'armes 1793 : Bataille de Wissembourg
1798 : Bataille des Pyramides
1800 : Bataille de Marengo
1805 : Bataille d'Austerlitz
1806 : Bataille d'Iéna
1807 : Bataille d'Eylau
1807 : Bataille d'Ostrolenka
1807 : Bataille d'Heilsberg
1807 : Bataille de Friedland
Distinctions Duc de Rovigo
Grand-aigle de la Légion d'honneur
Hommages Nom gravé sous l'Arc de triomphe de l'Étoile
Autres fonctions 1810-1814 : Ministre de la Police

Anne-Jean-Marie-René Savary, premier duc de Rovigo est né à Marcq près de Vouziers, dans les Ardennes, le 26 avril 1774, et mort à Paris le 2 juin 1833.

Fils d'un ancien major roturier, Savary entre tôt dans l'armée et combat durant les guerres révolutionnaires. Officier de cavalerie, il sert successivement les généraux Custine, Pichegru, Moreau, Férino et Desaix avant d'être remarqué au soir de la bataille de Marengo par Bonaparte dont il devient l’aide de camp. Le premier consul lui confie plusieurs missions spéciales dont le commandement d'une force de renseignement militaire concurrente de la police de Fouché. Bonaparte le récompense en lui donnant la main d'une parente de Joséphine de Beauharnais, et en l'élevant au grade de général de brigade en 1803. La même année il dénoue le complot de Cadoudal avant de tenir le premier rôle dans l'exécution du duc d'Enghien en mars 1804.

Général de division en 1805, il participe à la campagne de Prusse et de Pologne et s'illustre notamment à la bataille d'Ostrołęka, son principal fait d'arme, en 1807. Après la paix de Tilsit, il est brièvement envoyé en ambassade en Russie auprès du tsar Alexandre. En 1808, après avoir été fait duc de Rovigo par l'Empereur, il part pour l'Espagne. Là, il escorte le prince des Asturies, Ferdinand, à l’entrevue de Bayonne où il est mis aux arrêts par Napoléon. Retourné en Espagne, Savary y commande les forces françaises aux prises avec les insurgés jusqu'à l'arrivée du roi Joseph Bonaparte.

Les trahisons du ministre de la Police, Fouché incitent l'Empereur à le relever de ses fonctions. En juin 1810, il confie son portefeuille à Savary. Ce dernier dès lors s'attache à rationaliser et intensifier la conscription, la propagande impériale et la censure dont fait notamment les frais madame de Staël. Savary est toutefois ridiculisé par le coup d'État du général Malet en octobre 1812 qui le prend totalement de court et qu'il se révèle incapable d'arrêter. Passé de la terreur au risible, le ministre est profondément discrédité à la suite de cet incident, toutefois l'imminence de la campagne de France pose un problème beaucoup plus grave à l'Empereur. Toujours fidèle à Napoléon quoique de plus en plus certain de la défaite, Savary quitte Paris avec l'impératrice en mars 1814 laissant libre le prince de Talleyrand d'offrir les clés de la capitale aux troupes de l'ennemi.

Bien que s'étant tenu à l'écart de l'Empereur à l'heure de sa première abdication, Savary, traité avec froideur par les royalistes, le rejoint aussitôt à l'annonce de son retour. Chargé cette fois de la gendarmerie, la catastrophe de Waterloo survient avant qu'il ait rien pu faire. Savary est alors fait prisonnier par les Anglais puis par les Autrichiens avant de s'exiler dans l'Empire ottoman après que sa patrie l'eut condamné à mort par contumace en 1816. En 1819, résolu à être blanchi, le duc de Rovigo s'embarque pour la France où il demande à être rejugé. Cette fois innocenté, il est rétabli dans ses titres et dignités mais mis à la retraite.

La chute des Bourbon lui donne une dernière occasion de servir. Aux ordres de Louis-Philippe, il s'embarque pour l'Algérie dont il participe à la conquête, parfois de manière brutale, de 1831 à 1833. Cette année-là, malade, il est relevé de son commandement et rentre en France. Il s'éteint à Paris le 2 juin 1833.

Sommaire

Débuts militaires : les guerres de la Révolution

Le général Desaix durant la campagne d'Égypte, peint par Andrea Appiani (1800). Savary sert comme aide de camp de Desaix jusqu'à sa mort à Marengo, en 1800.

Né au château Dérué, à Marcq, dans les Ardennes, Anne Jean Marie René Savary, qui est le troisième fils d’un militaire, ancien major de la place de Sedan[1], est élevé au collège Saint-Louis de Metz. En 1790, à tout juste 16 ans, il s'engage dans un régiment de cavalerie, le Royal-Normandie et participe à ce titre à la répression du soulèvement de la garnison de Nancy contre ses officiers nobles[2]. Bénéficiant du départ de plusieurs officiers du roi vers l'étranger, il est promu sous-lieutenant en septembre 1791. Savary sert par la suite, en 1792, dans l'armée du général Custine qui affronte les troupes du duc de Brunswick. À la suite de cette campagne il devient capitaine. Savary est ensuite nommé officier d'ordonnance du général Pichegru puis du général Moreau au cours des campagnes du Rhin. En 1793, il assiste aux batailles de Berstheim et de Wissembourg ainsi qu'à la levée du siège de Landau.

Il sert comme aide de camp du général Férino dans l'armée du Rhin[1]. Il effectue le premier, à la tête d’un bataillon d’infanterie, le passage du Rhin, en 1796 et se fait de nouveau remarquer lors de la traversée de la Lech[2] ainsi que durant la retraite de Bavière. Au nouveau franchissement du Rhin, en 1797, Savary est encore chargé du premier débarquement des troupes. Il traverse le fleuve en plein jour, sous le feu du canon et de la mousqueterie, et se maintient sur la rive droite jusqu’à ce que le pont soit jeté[3]. Il se distingue à nouveau pour sa bravoure, la même année, en organisant une troisième traversée du Rhin pour abandonner une position intenable en plein cœur de la Souabe. Il est fait à cette occasion chef d'escadron.

Il est nommé ensuite aide de camp du général Desaix qu’il suit pendant cinq ans, d’abord à l’armée du Rhin, puis de 1798 à 1800 à l’armée d'Orient au cours de la campagne d'Égypte. Savary commande les troupes du débarquement de la division Desaix lors de la prise de Malte[4] puis à Alexandrie[4] et participe à la bataille des Pyramides. Il sert encore sous les ordres de Desaix lors de la deuxième campagne d'Italie, et ce jusqu'à la bataille de Marengo, où le général, sauvant le consul Bonaparte, trouve à la fois la victoire et la mort. Savary avait beaucoup d’affection et une grande admiration pour le talent et l'humanité de Desaix[5] ; il retrouve lui-même le cadavre de son supérieur[6], qu’il reconnaît grâce à son abondante chevelure[7], puis le porte sous la tente de Bonaparte[8]. Celui-ci, se fiant au jugement du général défunt et impressionné par l'indéfectible loyauté de Savary, fait aussitôt de lui son propre aide de camp.

L'homme de confiance de Bonaparte

Premières opérations de police

Le premier consul fait de Savary son homme de confiance. Celui-ci l'accompagne dans tous ses déplacements et se voit chargé de missions délicates. Ainsi il reçoit l'ordre, en septembre 1800, de diligenter une enquête sur l'enlèvement du sénateur Clément de Ris, en fait orchestré par le ministre de la Police, Fouché, enlèvement qui a inspiré le roman de Balzac, Une ténébreuse affaire[9], puis la même année, part pour la Vendée pour débusquer les complices du chouan Cadoudal. Savary devient ensuite colonel puis commandant de la gendarmerie d'élite attaché à la protection de Bonaparte, en septembre 1801[10]. Bonaparte le place dans le même temps à la tête d'une police militaire secrète chargée, entre autres, de surveiller les différents organes de police, à savoir, notamment, le ministère de la Police de Fouché et la gendarmerie nationale de Moncey.

Savary devient un intime de la famille Bonaparte et est fréquemment invité aux fêtes de la Malmaison. C'est là qu'il rencontre une lointaine parente de Joséphine de Beauharnais et amie de classe de sa fille Hortense, Félicité de Faudoas, âgée de dix-sept ans. Avec la bénédiction du premier consul, le mariage a lieu le 27 février 1802, suivi, à la fin de l'année 1802, par la naissance de la petite Joséphine-Hortense[8].

Les activités de police de Savary lui valent le 29 août 1803 une promotion au grade de général de brigade. En octobre 1803, sa police révèle l'existence d'un projet d'enlèvement visant le premier consul organisé par Cadoudal et le général Pichegru. Ce complot implique, par ailleurs, le général Moreau. Savary réussi à s'introduire avec beaucoup d'habileté au sein des comploteurs, dans leur lieu de réunion de Biville, en Normandie. Il décrypte les codes utilisés par les royalistes mais ne parvient pas, en se faisant passer pour l'un des leurs, à persuader le comte d'Artois, futur Charles X, de revenir en France. Pichegru est arrêté et se suicide le 4 avril 1804 au Temple où il est emprisonné, tandis que Moreau est banni[11]. Cadoudal est, quant à lui, arrêté le 9 mars 1804 et interrogé par les services de Savary. Condamné à mort, il est guillotiné le 25 juin 1804, après avoir refusé de demander grâce. Celui-ci apprend par ce biais que les conspirateurs attendaient le retour d'un prince de sang royal en France pour mettre leur projet à exécution.

L’exécution du duc d'Enghien

La Mort du duc d'Enghien, par Jean-Paul Laurens (1873). Savary y commande le peloton d'exécution.
Article détaillé : Affaire du Duc d'Enghien.

Bonaparte, sur le conseil de son ministre des Affaires étrangères, Talleyrand, décide alors de faire arrêter le duc d'Enghien, prince de Condé et prince du sang, qui, depuis les rangs des émigrés, est suspecté d'avoir participé au complot. Dans la nuit du 15 mars 1804, un détachement de dragons sous les ordres du général Ordener pénètre illégalement en territoire allemand, à Ettenheim, et enlève le duc qu'ils ramènent à Strasbourg.

Le 20 mars 1804, il est transféré à Vincennes et jugé le soir même, sans témoins, par une commission militaire. Le général Hulin, commandant des grenadiers de la garde consulaire, est placé à sa tête. Savary, qui dirige des troupes de la gendarmerie d'élite réunies à Vincennes ne fait pas partie de la commission mais assiste aux délibérations[10]. Après un court interrogatoire où le duc nie le complot mais se targue de combattre la République, le prince de Condé est rapidement condamné à mort, pour « complot contre la sûreté de l'État »[12].

Il semble qu'à la demande de l'accusé, le général Hulin ait envisagé de suggérer à Bonaparte, avant l'exécution, d'organiser une entrevue entre eux. Hulin aurait par la suite déclaré que Savary lui avait arraché la plume des mains en déclarant « Votre affaire est finie, messieurs, le reste me regarde. »[12]. Le duc d'Enghien est alors conduit dans les fossés du château de Vincennes et fusillé, sur ordre de Savary, par un piquet de gendarmes d'élites. Ce dernier consacre plusieurs pages de ses mémoires au récit des événements ayant conduit à cette exécution et s'y donne un rôle très secondaire[13].

Du général d'Empire au diplomate

De retour sur les champs de bataille aux côtés de l'Empereur, Savary remporte un succès notable à Ostrołęka, en 1807.

Bonaparte, devenu Napoléon, nomme Savary général de division en février 1805 et lui remet la plaque de grand officier de la légion d'honneur. Savary retrouve les champs de bataille et redevient l’aide de camp de l'Empereur. Juste avant la bataille d'Austerlitz, à la toute fin du mois de novembre 1805, Savary est envoyé auprès du tsar Alexandre Ier avec des propositions de paix[1]. Il a également pour mission de revenir avec des renseignements sur les dispositions et effectifs ennemis. Napoléon cherche ainsi à persuader ses adversaires qu'il est à la veille d'une défaite assurée. La proposition est rejetée par le tsar, qui tombe ainsi dans le piège tendu par Napoléon ; le 2 décembre 1805, les forces coalisées sont écrasées par la Grande Armée.

Savary participe ensuite à la campagne de Prusse et de Pologne, contre la quatrième Coalition. Il s'illustre lors de la bataille d'Iéna, le 14 octobre 1806 où, poursuivant les prussiens en déroute, il parvient à capturer tout un régiment de hussards. Il s'empare peu après, le 20 novembre 1806, de la forteresse de Hamelin.

Le général Savary est placé, au début de l'année 1807, à la tête du Ve corps d’armée, à la place du maréchal Lannes. Il couvre, à ce titre, la ville de Varsovie contre les Russes après avoir combattu à la bataille d'Eylau. Le 16 février 1807, il dirige les troupes françaises à la bataille d'Ostrołęka et défait nettement les troupes russes du général Ivan Nikolaïevitch Essen. Cette victoire reste le plus grand fait d'arme de Savary[10]. L'Empereur le récompense généreusement puisqu'il reçoit un brevet d'une pension de 20 000 francs et le cordon de grand aigle de la Légion d'honneur le 25 février 1807[14].

Après les batailles d’Heilsberg et de Friedland, Savary devient gouverneur de Prusse-Orientale. Suite à la paix de Tilsit de juillet 1807 entre l'Empire français et l'Empire russe, le général est envoyé comme plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg[15], où il doit surveiller l'application des clauses secrètes du traité, et notamment la mise en place du blocus continental. En dépit de multiples démonstrations d'amabilité du tsar Alexandre Ier, l'aristocratie russe lui ferme ses portes, peu disposée envers l'envoyé de Napoléon, le représentant d'une nation révolutionnaire, hostile, surtout, au « bourreau de Vincennes », à l'assassin d'un prince de sang royal[16]. S’il parvient, très progressivement, à se faire tolérer dans la bonne société, Savary reste très mal à l'aise dans cette situation. Ses habitudes, sa franchise et son goût pour l'action se satisfont mal d'une position de diplomate. Très vite, il demande à être remplacé par un vrai ambassadeur[16]. Avant la fin de l'année 1807, l'Empereur décide de le rappeler à Paris. Il est relevé aussitôt par le grand écuyer Caulaincourt.

Savary est de retour en France en janvier 1808. Le 7 février 1808, il est compris dans la nouvelle promotion de la noblesse d'Empire et devient duc de Rovigo, titre assorti d'une dotation de 15 000 francs. Dès mars 1808, il doit partir pour l'Espagne.

Le général dans le brasier espagnol

Décadence du royaume des Bourbons

Le ministre de Charles IV d'Espagne, Manuel Godoy, est arrêté par le prince Ferdinand qui organise le soulèvement d'Aranjuez en 1808. L'instabilité politique en Espagne incite Napoléon à intervenir.

Le royaume d'Espagne est alors secoué par une grave crise politique. Le pouvoir était partagé entre le roi Charles IV d'Espagne, le ministre Manuel Godoy (honoré du titre de Prince de la Paix), par ailleurs amant de la reine Marie Louise de Bourbon-Parme et l'héritier de la couronne, le prince des Asturies, Ferdinand. Le roi ne dirigeait plus dans les faits, sous l'influence de Napoléon il avait accepté de laisser la Grande Armée franchir les Pyrénées pour qu'elles prennent possession du Portugal tandis que son premier ministre Godoy dirige les affaires internes[17].

Le 17 mars 1808, le prince des Asturies organise un soulèvement à Aranjuez contre son père et Godoy. Il prend le pouvoir sous le nom de Ferdinand VII et fait arrêter le Prince de la Paix.

Napoléon est las de la faiblesse de son allié. Il est à ses yeux nécessaire que l'Espagne comme tous les pays d'Europe applique scrupuleusement le blocus continental visant à affaiblir l'ennemi anglais. Contre les conseils de Talleyrand, l'Empereur envisage la conquête de la péninsule et la mise sur le trône de l'Espagne d'un de ses proches. Il entend profiter des protestations de Charles IV pour intervenir, d'autant que le grand-duc de Berg Joachim Murat, en vertu du traité de Fontainebleau est présent avec une armée en Espagne.

Savary est immédiatement envoyé sur place pour communiquer les ordres de Napoléon au maréchal Murat. Tous deux doivent parvenir à emmener Ferdinand VII en France afin qu'un frère de l'Empereur soit placé sur le trône, alors que Murat caressait l'espoir de se voir offrir le trône. Mais ces ordres sont secrets. Pour l'instant les Espagnols se réjouissent car ils pensent que les Français vont appuyer le pouvoir de Ferdinand.

Droit dans le piège de Bayonne

Article détaillé : Entrevue de Bayonne (1808).
Ferdinand VII d'Espagne, peint par Goya (1815). Suite à l'entrevue du Bayonne il est contraint d'abdiquer avec son père en faveur de Joseph Bonaparte.

Savary reçoit immédiatement la visite de plusieurs dignitaires importants de l'entourage du nouveau souverain, notamment le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz. Il obtient facilement une entrevue avec Ferdinand VII[18].

Savary lui expose les craintes de l'Empereur face à une telle situation et son souhait de voir les choses reprendre rapidement un court plus normal. Il parvient à convaincre le prince des Asturies de la nécessité de rencontrer Napoléon pour plaider sa cause et le rassurer sur son désir de maintenir des relations cordiales avec la France. Savary l'informe enfin que l'Empereur est en train de partir vers le sud-est de la France pour faciliter une telle rencontre. Dans le même temps il le presse de quitter Madrid arguant que Charles IV cherchait lui aussi le soutien de l'Empereur. Avec l'aide de Murat et de l'ambassadeur Eugène de Beauharnais, il parvient à convaincre Ferdinand de partir. La rencontre est d'abord fixée à Burgos en Espagne. Le succès de l'opération est à mettre au crédit de Savary. Elle manque toutefois d'échouer lorsque Murat demande la libération du ministre Godoy. S'avisant des inquiétudes soulevées par les partisans de Ferdinand, il fait très vite machine arrière.

Finalement le prince des Asturies part le 10 avril 1808 pour Burgos escorté par Savary et des troupes françaises. Arrivés à Burgos, ils constatent que l'Empereur n'est pas là. Savary convainc le prince et son escorte de pousser jusqu'à Vitoria. Napoléon n'y est en réalité pas non plus, il est en fait toujours à Bayonne où il attend que le prince le rejoigne. En revanche la zone est occupée par le général français Verdier et ses hommes.

Cette fois, sur les conseils des ducs de San Carlo et de l'Infantado le prince refuse de continuer. Savary part pour Bayonne et en revient avec une lettre de Napoléon pour le prince. Il ramène également des promesses pour le prince et, pour le cas où ça ne suffirait pas à le persuader, l'ordre de le ramener manu militari. Le 20 avril, l'escorte passe en territoire français et arrive peu après à Bayonne[10].

L'Empereur charge le soir même Savary, l'auteur même des promesses mensongères, d'aller annoncer à l'Infant que c'est Charles IV qui est reconnu comme le roi légitime d'Espagne[18]. Godoy, aussitôt libéré par Murat, puis le couple royal se rendent à leur tour à Bayonne. Finalement Charles et Ferdinand renoncent tous deux à leurs droits à la couronne en faveur de Joseph Bonaparte tandis qu'un soulèvement populaire à Madrid est réprimé dans le sang par Murat le 2 mai.

Commandant des troupes françaises à Madrid

Article détaillé : Guerre d'indépendance espagnole.

La révolte éclate et perdure tout au long du mois de mai en Espagne. Napoléon charge Murat de coordonner la répression. Celui-ci tombe très vite malade et se révèle incapable de diriger les armées françaises sur place. L'Empereur ordonne donc à Savary de remplacer le grand-duc de Berg, le temps de son rétablissement. Il se rend à Madrid, et accepte ce commandement inattendu et paradoxal. Le général qu'il est se retrouve ainsi à donner des ordres à deux maréchaux, Bessières et Moncey, qu'il doit de plus faire contresigner par le chef d'état-major de Murat, le général Belliard, qui répugne à lui obéir[19]. Alors que la maladie de Murat s'aggrave, il s'acquitte tant bien que mal de sa mission.

Contre l'avis de Savary, l'Empereur fait envoyer tous les renforts disponible à l'armée de Bessières, laissant celle du général Dupont isolée en Andalousie. La défaite de Bailén est le premier échec important pour la Grande Armée.

Le duc de Rovigo s'oppose très vite à l'ambassadeur La Forest sur l'attitude à adopter. Tandis que le général se préoccupe des besoins et du bien-être des soldats, le diplomate s'efforce de ne pas brusquer les ministres espagnols en leur demandant de trop lourdes contributions financières. Alors que Savary veut répondre à la franche hostilité des populations par la répression et la violence, La Forest espère gagner les cœurs en temporisant. De fait, le général accumule les impairs. Il fait, par exemple, fêter chaque victoire contre les insurgés par une salve de canon tirée de la forteresse madrilène du Retiro, ce qui vexe dans leur honneur national même les afrancesados, ces Espagnols francophiles.

Le 29 juin 1808, Murat est enfin autorisé à rentrer en France et Savary est chargé d'assurer le commandement-en-chef des troupes françaises en Espagne, ce jusqu'à l'arrivée du roi Joseph. Toutefois la situation ne cesse de s'aggraver : chaque jour de nouveaux foyers d'incendie naissent, les ordres de Napoléon arrivent systématiquement en décalage avec les événements et les généraux français, tous débordés, manquent de renforts. Le maréchal Moncey est bloqué devant Valence, Verdier ne parvient pas à prendre Saragosse. Mais Savary est surtout inquiet pour le général Dupont embourbé en Andalousie. Contre ses demandes répétées, l'Empereur lui ordonne de porter les rares renforts disponibles auprès du maréchal Bessières lui aussi en difficulté en Espagne du nord. Napoléon ne tient aucun compte de ses remarques[Note 1] et les troupes partent pour le nord. Bessières remporte grâce à elles la bataille de Medina de Rioseco ce qui permet à Joseph de partir pour Madrid, où il arrive le 20 juillet.

C'est à ce moment que les autorités apprennent la nouvelle de la capitulation du général Dupont à la bataille de Bailén. Les conséquences sont terribles puisque près de 20 000 Français sont capturés. C'est la première défaite importante de l’armée napoléonienne et elle a un fort retentissement chez les Espagnols[20]. Madrid n'est plus assez défendu, sur le conseil de Savary, Joseph quitte la ville bientôt imité par le duc de Rovigo qui part informer l'Empereur des récents événements. Napoléon se montre irrité de la défaite de Dupont et de la fuite trop rapide de la capitale. Après l'avoir emmené, en sa qualité d'aide de camp, à l'entrevue d'Erfurt, l'Empereur renvoie Savary en Espagne où il a pour mission de remettre Joseph sur le trône de Madrid. De retour en ville après de durs combats, il s'acquitte de tâches ingrates de police. Il fait arrêter et interroger quantité de suspects, et fait perquisitionner les demeures des nobles, mais aussi les monastères. En décembre il suit Napoléon, d'abord à la poursuite d'une armée anglaise, puis en France où l'Empereur s'inquiète des manigances de deux de ses ministres : Talleyrand et Fouché.

Ministre de la Police

Remplacer Joseph Fouché

Suite à une nouvelle trahison, Fouché, duc d'Otrante, est démis du ministère de la Police générale au profit de Savary.

Profitant des rumeurs prétendant l'Empereur mort en Espagne, les ministres de la Police et des Affaires étrangères, Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord offrent, au vu et au su de tous, la régence de l'Empire à la femme de son prince. L’impératrice Marie-Louise refuse, le maréchal Murat s'offusque, et finalement, Napoléon, de retour à Paris, met fin à cette mascarade. Les deux ministres sont vertement sermonnés par leur maître, toutefois aucune mesure particulière n'est alors prise. La disgrâce de Fouché n'en est pas moins amorcée, mais son successeur reste encore à trouver. Souhaitant une Police tout entière à ses ordres, l’Empereur se tourne donc vers son plus fidèle serviteur, son propre aide de camp, le général Savary. Celui-ci étant toujours le commandant de la gendarmerie d'élite, véritable contre-police, il a par ailleurs l'expérience suffisante, juge Napoléon, pour diriger la Police générale. Le 1er juin 1810, une nouvelle trahison de Fouché, duc d'Otrante, qui engage des pourparlers de paix avec Wellesley, à Londres, par l'intermédiaire du banquier Ouvrard, est démis immédiatement de ses fonctions. L'Empereur fait arrêter Ouvrard par Savary, qui est promu. Fouché n'a cependant pas la moindre intention de faire quoi que ce soit qui puisse aider le nouveau locataire de l’hôtel de Juigné. Après une cordiale entrevue avec son successeur qui lui accorde quelque temps pour déménager, il va pendant les trois jours suivant son éviction brûler méthodiquement la quasi totalité des archives de la Police, des listes recensant les indicateurs aux compte-rendus des agents secrets, en passant par les fiches élaborées sur tous les personnages suspects ou simplement puissants et les ordres de mission de l'Empereur. Il ose même prendre avec lui, lorsque Napoléon, jugeant suspect ce départ retardé, lui intime l'ordre de quitter les lieux, le reste des documents qu'il n'a pas eu le temps de détruire.

Dès lors tous les réseaux savamment développés par le duc d'Otrante sont à reconstruire, toutes les informations, à retrouver. Savary souffre de plus de son impopularité : nulle n'ignore sa complète dévotion à l'Empereur. Le général, moins que quiconque, irait contredire les ordres du maître, pire il les appliquerait avec grand zèle sans perdre une minute. Toutefois, petit à petit, Savary parvient et à se faire accepter, et à remettre en branle la machine du quai Voltaire. La duchesse de Rovigo organise de nombreuses réceptions mondaines tandis que son mari fait des efforts notables pour apparaître moins dur et moins brutal. Dans le même temps, le ministre recrute de nouveaux collaborateurs à l'image du préfet de police de Paris, Dubois, ou du baron de Norvins. Savary, avec l'approbation de l'Empereur se rapproche des milieux royalistes, autant qu'il le peut, « l'exécuteur du duc d'Enghien » relâche la pression policière sur ces opposants au régime. Il met ainsi fin, par exemple, à la surveillance de l'abbé de Montesquiou et améliore les conditions de détention des frère Armand et Jules de Polignac.

Fiches, censure et arrestations

Germaine de Staël, peinte par François Gérard (1810). Auteur de l'Allemagne, elle est sans doute la plus célèbre victime de la censure impériale orchestrée par Savary.

Le travail du ministre ne se limite toutefois pas à l'organisation de réceptions et à l'annonce de mesures de clémence. D'autres décisions bien plus impopulaires sont mises en application. Dans un décret d'octobre 1810, Savary oblige tous les domestiques de Paris à se faire recenser au ministère de la Police. Il demande, la même année, à tous les préfets de ficher tous les notables influents de leur division administrative, en précisant leurs opinions politiques, leur fortune, leurs relations et leur situation familiale. De même, les préfectures doivent répertorier les jeunes filles de la bonne société bientôt en âge de contracter mariage, dans le but de préparer des noces avec de jeunes officiers de la noblesse d'Empire. L'objectif du ministre et de l'Empereur étant de réunir les aristocraties de l'Ancien et du nouveau régime. Les jeunes garçons d'origine aisée sont également listés afin de sélectionner parmi eux les officiers et hauts fonctionnaires de demain. Enfin les représentants de l'État doivent veiller à appliquer strictement, et sur tous les territoires, la conscription, c’est-à-dire qu’ils reçoivent pour mission de traquer les déserteurs, de plus en plus nombreux à mesure que s'accumulent les difficultés pour l’Empire français.

Les préfets sont assez mal à l'aise face à ces nouvelles prérogatives. Pour s'assurer d'être bien obéi, le duc de Rovigo les fait donc épauler, pour ne pas dire surveiller, par des agents du ministère, directement à ses ordres. Par ailleurs ces dispositions s'appliquent sur le territoire français, mais également dans les régions annexées, en Belgique, en Hollande et en Italie notamment. L'envoi des fils de famille dans les grandes écoles françaises voire directement dans l'armée est très mal perçu par les populations locales, de même que le mariage des jeunes filles avec des officiers de l'Empire.

En octobre 1811, à la suite de demandes répétées du duc de Rovigo, l'Empereur accepte un projet de censure[21] beaucoup plus radical que ceux alors en vigueur. Le nombre de journaux tolérés est limité à quatre : Le Moniteur universel, la Gazette de France, le Journal de l'Empire et le Journal de Paris. Contre l'avis de Savary, qui envisageait le maintien de six journaux, l'Empereur fait disparaître le Publiciste et le Mercure de France. Tous les autres sont interdits et leur propriétaires indemnisés. Le contrôle de la presse passe sous l'autorité du ministère de la Police générale. La presse en province subit un contrôle similaire : seule une feuille est autorisée par département, encore doit elle se borner à copier des extraits du journal officiel, le Moniteur. Savary veille également sur la production théâtrale du temps, de nombreuses pièces sont ainsi interdites. D'un autre côté, ceux qui montrent leur dévouement particulier pour l'Empire et son prince sont félicités, et même récompensés financièrement. L'exemple le plus célèbre de cette frénésie d'interdit est la décision du duc de Rovigo d'interdire l'ouvrage de Mme de Staël, De l'Allemagne, avant même que le conseil de censure ne rende son verdict. Aux yeux de Savary, ce livre commet la double faute de glorifier le peuple allemand d'une part et d'omettre les succès militaires français contre la Prusse d'autre part. L'ouvrage est pilonné, les presses brisées et l'auteur exilée.

L'humiliation Malet

Le général Malet s'évade de prison et tente un coup d'État en 23 octobre 1812. Totalement pris de court, le ministre de la Police est arrêté au pied de son lit.

En dépit de ces efforts pour accroître la puissance et l'autorité de la Police impériale, Savary est ramené à ses prérogatives par Napoléon à chaque fois qu’il entre en conflit avec les autres ministères : par exemple, il s’oppose à plusieurs reprises au ministre de la Marine, l'amiral Decrès au sujet du contrôle des ports de l'Empire. Plus encore, il entre en contentieux avec le ministre des Affaires étrangères, Maret, au sujet de la surveillance des diplomates résidant à Paris. L'Empereur arbitre ces conflits en sa défaveur le plus souvent. La Police impériale est totalement ridiculisée lors du coup d'État du général Malet. Le 23 octobre 1812, ce général, interné pour conspiration[22], s'évade de son lieu de détention vers trois heures du matin. Aussitôt, il se rend à la caserne la plus proche avec un faux sénatus-consulte annonçant à la fois la mort de Napoléon en Russie et la proclamation de la République. Aidé de quelques soldats, il se rend à la prison de la Force et ordonne la libération de deux autres généraux captifs : Lahorie et Guidal. Ceux-ci, ignorant que Napoléon est bel et bien vivant, et tout à leur joie de retrouver la liberté, se rallient à Malet. Sur le coup de sept heures du matin, Guidal et Lahorie pénètrent sans difficulté au ministère de la Police et surprennent Savary au pied du lit. Guidal, emprisonné sur ordre du ministre s'empare d'une arme, bien décidé à faire trépasser le duc de Rovigo[23]. Lahorie, ancien compagnon d'arme de Savary s'interpose, finalement, le ministre est arrêté et emmené par Guidal à la prison de la Force. Ses collaborateurs proches, Pasquier et Desmarets subissent le même sort, tandis que Lahorie prend possession du ministère.

La conspiration finit toutefois par échouer. Malet qui n'a pour l'instant eu affaire qu'à des soldats ou fonctionnaires crédules ne parvient pas à convaincre le général Hulin à l'état-major général. En désespoir de cause il l'abat à bout portant, lui fracassant la mâchoire. Deux officiers, Laborde et Doucet prennent les choses en main : ils arrêtent Malet et se rendent au ministère de la Police, où ils ne trouvent pas Savary mais Lahorie qu'ils arrêtent à son tour. Le ministre est aussitôt libéré, tandis que les derniers conspirateurs sont mis hors d'état de nuire. Sur son ordre, des affiches sont placardées dans les rues, informant la population de l'échec du complot et réaffirmant que Napoléon était toujours en vie.

Le calme revient à Paris, et le duc retrouve son ministère. Toutefois, cet épisode le discrédite totalement. Le chef de la toute puissante Police générale, à la tête d'un vaste réseau d'informateurs et d'agents secrets s'est révélé incapable de prévoir et même de contrecarrer le complot d'un déséquilibré. Le ministère a été investi sans aucune difficulté, et le ministre appréhendé encore en chemise de nuit. Savary passe de la terreur au ridicule : tout Paris se gausse de sa mésaventure, notamment de son emprisonnement à la Force, ou plutôt comme on l'appelle dès lors de son « tour de Force »[24]. La femme du ministre, elle aussi surprise au lit, est également raillée : ainsi, l'on prétend que « Mme la duchesse de Rovigo a été la seule à s'être bien montrée ». Plus inquiétant encore pour le duc est la réaction de l'Empereur. Celui-ci est évidemment très mécontent de la tournure de cette affaire. Savary, ainsi que le ministre de la Guerre, Clarke, sont vertement tancés, l'un pour s'être fait berner, l'autre pour son manque notable de réaction face au coup d'État. Tous deux sont néanmoins confirmés dans leur poste.

La chute de l'Empire

Blason de Savary, duc de Rovigo. Sous le chef des Ducs de l'Empire : d'azur, au chevron d'or, accompagné en chef de deux molettes d'éperons d'argent et en pointe d'un sabre en pal du même.

La campagne de France

Article détaillé : Campagne de France (1814).

Après cet épisode Savary perd beaucoup de sa crédibilité, tant auprès de l'Empereur qu'auprès de la population. Néanmoins Napoléon n'a plus guère la possibilité de se soucier des affaires intérieures : après la retraite de Russie et la défaite de Leipzig, la Sixième Coalition semble en passe de défaire la Grande Armée. Dès lors s'engage la campagne de France de 1814. Soucieux de maintenir la cohésion nationale, l'Empereur pousse son ministre de la Police à veiller à une meilleure application de la conscription, à étendre la censure et à mettre en place une propagande plus crédible et plus solide[25]. Savary s'efforce de suppléer au mieux aux ordres de son maître mais il tient de plus en plus la victoire de la France pour impossible. En dépit de cela, son dévouement envers Napoléon reste entier, raison pour laquelle ce dernier le nomme au conseil de régence. À partir de mars 1814, la situation devient critique à Paris. Savary décrit à l'Empereur une ville à bout de ressource et d'énergie[25], alors même que les coalisés ne sont qu'à quelques journées de marche de la capitale. Le 27 mars 1814, l'impératrice Marie-Louise et le lieutenant général de l'Empire, Joseph Bonaparte décident de quitter la ville avec le roi de Rome, contre l'avis de la plupart des ministres dont Savary. Celui-ci commet alors, bien qu'il s'en défende dans ses mémoires, l'erreur d'autoriser l'ancien comploteur Talleyrand à rester à Paris[26]. Le 30 mars 1814, suite à une habile manœuvre pour rester dans la ville, Talleyrand négocie avec le maréchal Marmont la reddition de la ville[27] tandis que Savary rejoint Marie-Louise à Blois. À Fontainebleau, Napoléon Ier abdique.

Le dernier vol de l'Aigle

Article détaillé : Cent-Jours.

Savary ne tente pas de rejoindre l'Empereur à l'heure de l’abdication. Dès lors il tente de faire oublier son passé et s'efforce de se rapproche du nouveau régime. Il cherche l'entremise des frères Polignac, de Talleyrand et même du tsar Alexandre[28] ; cependant ses initiatives demeurent infructueuses, et le duc est prié de quitter la capitale.

Savary accompagne l'Empereur en Angleterre à bord du HMS Bellerophon mais, arrêté par les britanniques, il n'est pas autorisé à le suivre à Sainte-Hélène.

Le 20 mars 1815, Napoléon est de retour à Paris. Savary s'empresse de rejoindre son ancien maître qui le reçoit sans grand enthousiasme[28]. Là, le duc de Rovigo aurait, selon ses dires, refusé d'être reconduit dans ses anciennes fonctions. Toujours est il qu'il apprend que le ministère de la Police est rendu à Joseph Fouché. En échange, Savary reçoit le titre de Premier Inspecteur de la gendarmerie, avec pour mission de contrer les pouvoirs du nouveau ministre[Note 2]. Il est également honoré de la pairie le 4 juin 1815. Néanmoins, le duc de Rovigo n'eut pas l'occasion d'agir de quelque manière que ce soit. Le 21 juin, la nouvelle de Waterloo réduit au silence les fidèles de l'Empereur. À l'Élysée, Savary enjoint encore une fois Napoléon à signer l'abdication. Ceci fait, il accompagne l'Empereur à Rochefort, et embarque avec lui à bord du Bellerophon à destination de Plymouth. C'est sur le sol anglais que Napoléon apprend que l’Angleterre envisage de l'envoyer sur l'île Sainte-Hélène. Les Britanniques autorisent celui-ci à choisir parmi ceux qui l'accompagnent trois officiers pour l'accompagner, à l'exception des généraux Savary, exclu pour son rôle dans l'affaire du duc d'Enghien, et Lallemand, pour avoir trahi Louis XVIII qu'il avait rallié lors de la première restauration.

C'est qu'entre-temps, les deux généraux ont été placés par Fouché, toujours en place, sur la liste de proscription du 24 juillet 1815. S'ils ne sont pas rapatriés et ne sont donc pas exécutés comme ils le craignaient[29], le duc et son camarade d'infortune sont conduits comme prisonniers de guerre à Malte.

Après l'Empire, l'exil

Portrait de Anne Savary (1774-1833), Duc de Rovigo, par Robert Lefevre, 1814, actuellement au château de Versailles.

Les Anglais ne souhaitent toutefois pas garder les deux officiers éternellement prisonniers. Le gouvernement britannique fait donc savoir à Savary et à Lallemand qu'ils sont libres de partir à la condition expresse qu'ils se prêtent à un simulacre d'évasion[30]. Ce prérequis s'explique par le souhait de la Couronne britannique de rester en bons termes avec la France où s'apprête à s'ouvrir le procès des prisonniers. À la fin de l'année 1816, les généraux français quittent donc leur prison maltaise et embarquent sur un navire anglais à destination d'Odessa. Ils débarquent toutefois à Smyrne. C'est là qu'en janvier 1817, Savary apprend l'issue de son procès : la Chambre des pairs l'a condamné à mort par contumace.

Le duc et Lallemand quittent Smyrne et l'Empire ottoman d'où ils ont été expulsés à la demande de l'ambassadeur de France pour l'Empire d'Autriche. Arrivé à Trieste, il est reconnu par les autorités, mis aux arrêts et emmené en résidence surveillée à Gratz en juin 1817, mais Louis XVIII ne fait pas demander son extradition, par souci d’apaisement. Un an plus tard, le prince de Metternich accepte de laisser repartir le duc de Rovigo pour Smyrne où ce dernier se reconvertit dans le commerce avec un succès très mitigé[1]. Suite à une rixe avec un officier de la Marine Royale française en avril 1819, Savary apprend que les autorités françaises envisagent de le faire conduire dans une autre ville de l'Empire ottoman. Prenant les Ottomans de court, il s'embarque en secret pour Londres. Il choisit ensuite, sur les conseils de sa famille et de ses amis, de rentrer en France et d'obtenir un second jugement[30].

Le 27 décembre 1819, le procès du duc de Rovigo s'ouvre à nouveau devant le conseil de guerre. Défendu par Dupin, l'avocat du maréchal Ney, il doit répondre des mêmes chefs d'accusation que lors de son procès de 1816 c'est-à-dire ses actes durant les Cent-Jours. À l'issue du vote, cette fois, Savary est acquitté à l'unanimité[31]. Il est rétabli dans ses titres et dignités mais pas dans ses fonctions et ne se voit pas confier de commandement. Savary souffre en effet d'une exécrable réputation chez certains royalistes lui reprochant toujours son rôle dans la mort du duc d'Enghien, aussi décide t-il de faire publier sa vision des faits. Le 30 octobre 1823 paraissent les Extraits des mémoires de M. de Rovigo concernant la catastrophe de Monseigneur le duc d'Enghien où il prouve la responsabilité initiale du prince de Talleyrand. Ce dernier répond rapidement et habilement en menant une campagne de presse efficace contre le duc. Il bénéficie par ailleurs de l'approbation de la Cour[31] qui avait pourtant autorisé la parution de ces mémoires. Talleyrand l'emporte, le roi prend officiellement son parti et interdit au duc de Rovigo de se présenter à nouveau au palais des Tuileries. Peu après cette affaire, le 3 décembre 1823, le duc est mis à la retraite, à l'âge de 49 ans seulement.

Le retour en grâce

Article détaillé : Algérie française.

En 1828, Savary fait paraître ses Mémoires pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, en huit volumes[32], afin de répondre à ses adversaires mais aussi et surtout de narrer sa version de l'épopée napoléonienne. L'ouvrage est un succès d'édition[33] à l'heure où le souvenir de l'Empereur est encore très vivace. L'année suivante le duc quitte la France pour Rome et l'Italie.

La cathédrale Saint-Philippe d'Alger en 1899, mosquée Ketchaoua jusqu'en 1832 et depuis 1962.

C'est là qu'il apprend la chute de Charles X et l'avènement de la monarchie de Juillet le 31 juillet 1830. Le duc s'empresse de regagner la France faire allégeance au nouveau roi, Louis-Philippe Ier[34]. Grâce au soutien du ministre des Affaires étrangères, Horace Sébastiani, grand ami de la duchesse de Rovigo[Note 3], et à l'approbation du roi des Français, Savary est de nouveau autorisé à paraître à la Cour. Le 6 décembre 1831, il retrouve un poste et devient gouverneur des possessions françaises en Afrique et commandant en chef du corps d'occupation. Avant la fin du mois, il s'embarque pour l'Algérie pour occuper ses nouvelles fonctions.

Ses ordres sont de conquérir tout le littoral et de contrôler par l'intermédiaire des tribus locales tout l'intérieur des terres. Alors qu'il débarque, toutefois, l'armée française ne tient que Alger, Oran et Mers el-Kébir. Sur place, il s'oppose fréquemment à l'intendant Pichon ayant autorité sur les administrations non-militaires avec qui il doit partager le pouvoir[35]. Pour montrer son attachement à la colonisation, il donne le nom de Rovigo à un village de la plaine de la Mitidja et soutient la construction d'infrastructures et notamment d'écoles[Combien ?]. Dans le même temps il lance un programme de conquête des villes de l'intérieur des terres, à l'image de Bône qui est prise en avril 1832. Pichon placé sous ses ordres par l’ordonnance royale du 12 mai 1832, Savary veut faire accepter la présence française aux natifs par tous les moyens. Il convertit la mosquée Ketchaoua en église catholique et réquisitionne des habitations d'Alger pour les donner à des Français. Savary s'efforce de monter les tribus les unes contre les autres : il soutient ainsi les cheiks Ben Saïd et Ben Zemoun contre le bey de Constantine. Le 7 avril 1832, pour venger un cheik allié, Savary ordonne le massacre de la tribu d'El Ouffia. Le 1er régiment de chasseurs d'Afrique (une nouvelle unité de cavalerie indigène) exécute quatre-vingts civils, le reste de la tribu est emmené par les troupes[35]. De telles méthodes conduisent les Arabes à se montrer de plus en plus hostiles à la présence française. Plusieurs villes se soulèvent alors, obligeant les troupes française du général Faudoas, par ailleurs beau-frère de Savary, à se replier. La contre-offensive ne se fait pas attendre, et les meneurs sont exécutés ou déportés. La violence de la répression surprend jusqu'au colons et aux militaires français[36] qui s'inquiètent des risques de déstabilisations à long terme de cette politique.

Tombé malade au début de l'année, Savary est rappelé en France métropolitaine le 3 mars 1833. Il meurt à Paris, vraisemblablement d'une forme de cancer du larynx[35] le 2 juin 1833. Un rapport d'une commission d'enquête parlementaire de juillet 1833 condamne vigoureusement sa politique en Algérie[37].

Le nom du duc est gravé sur l’arc de triomphe de l'Étoile, côté Est. La tombe de Anne-Jean-Marie-René Savary, duc de Rovigo se trouve au cimetière du Père-Lachaise, 35e division.

Notes et références

Notes

  1. Agacé de l'obstination de son subordonné, l'Empereur écrit à son frère Joseph : « Savary n'a pas assez d'expérience et de calcul pour être à la tête d'une si grande machine. Il n'entend rien à cette guerre de marche… ». Plus tard il ajoute : « Il ne faut pas laisser entrevoir à Savary l'opinion que j'ai de son incapacité. », Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre V.
  2. Fouché lui-même raconte : « Il fallait s'assurer d'une police autre que la mienne : [Napoléon] manda Réal, qu'il venait d'établir préfet de police, l'aboucha avec Savary pour aviser aux moyens de me suivre à la piste et de déconcerter mes projets. », cité par Louis Madelin dans Fouché.
  3. Sébastiani et la duchesse ont vraisemblablement entretenu une longue liaison. Suite à une enquête du New York Times daté du 9 juillet 1883, il semble avéré que le romancier Gustave Aimard, né en 1818 de parents inconnus, est en fait le fils de la duchesse de Rovigo et de Sébastiani.

Références

  1. a, b, c et d Charles Mullié, Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, article Savary.
  2. a et b Savary, Mémoires pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, chapitre I.
  3. Charles Mullié, Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, article Savary (note 1).
  4. a et b Savary, Mémoires pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, chapitre III.
  5. Thierry Lentz, « La Légende de Desaix », Annales historiques de la Révolution française, 324 | avril-juin 2001, mis en ligne le 22 mai 2006, consulté le 15 août 2010.
  6. Bruno Ciotti, « La dernière campagne de Desaix », Annales historiques de la Révolution française, 324 | avril-juin 2001, mis en ligne le 22 mai 2006, consulté le 15 août 2010.
  7. Antoinette Ehrard, « Autour de la statue de Desaix par Nanteuil, place de Jaude à Clermont-Ferrand », Annales historiques de la Révolution française, 324 | avril-juin 2001, mis en ligne le 22 mai 2006, consulté le 15 août 2010.
  8. a et b Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre I.
  9. Savary, Mémoires du duc de Rovigo, chapitre XXII.
  10. a, b, c et d Jean Tulard, Dictionnaire Napoléon, article Savary.
  11. Walter Bruyère-Ostells, « Les officiers républicains sous l’Empire : entre tradition républicaine, ralliement et tournant libéral », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 346 | Octobre/Décembre 2006, mis en ligne le 1er décembre 2009, consulté le 17 août 2010.
  12. a et b Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre II.
  13. Savary, Extraits des mémoires de M. le duc de Rovigo concernant la catastrophe de Mgr le duc d'Enghien, 1823.
  14. Testu, Almanach impérial pour l'année 1810 : présenté à S.M. l'Empereur et Roi par Testu, Paris, Testu, 1810 [lire en ligne (page consultée le 2 octobre 2009)] 
  15. Albert Sidney Britt,Thomas E. Griess, The wars of Napoleon, p. 52.
  16. a et b Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre III.
  17. Emilio La Parra López, « Méfiance entre les alliés. Les relations Napoléon-Godoy (1801-1807) », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 336 | avril-juin 2004, mis en ligne le 15 juillet 2007, consulté le 17 août 2010.
  18. a et b Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre IV.
  19. Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre V.
  20. Xavier Abeberry Magescas, « Joseph Ier et les afrancesados », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 336 | avril-juin 2004, mis en ligne le 15 juillet 2007, consulté le 17 août 2010.
  21. Voir à ce sujet Veronica Granata, « Marché du livre, censure et littérature clandestine dans la France de l’époque napoléonienne : les années 1810-1814 », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 343 | janvier-mars 2006, mis en ligne le 1er mars 2009, consulté le 17 août 2010.
  22. Natalie Petiteau, « Les fidélités républicaines sous le Consulat et l’Empire », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 346 | Octobre/Décembre 2006, mis en ligne le 1er décembre 2009, consulté le 17 août 2010.
  23. Bernardine Melchior-Bonnet, chapitre X.
  24. Voir Jules-Édouard Alboize de Pujol, Les prisons de l'Europe p. 155-156.
  25. a et b Bernardine Melchior-Bonnet dans Savary, duc de Rovigo, chapitre XII.
  26. Voir les Mémoires du duc de Rovigo de Savary.
  27. Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand. Le Prince immobile, page 441.
  28. a et b Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre XIII.
  29. Voir les Mémoires de Emmanuel Augustin Dieudonné, comte de Las Cases.
  30. a et b Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre XIV.
  31. a et b Bernardine Melchior-Bonnet dans Savary, duc de Rovigo, chapitre XV.
  32. Anne Jean Marie René Savary, Extraits des mémoires de M. le duc de Rovigo concernant la catastrophe de Mgr le duc d'Enghien, 1823 - Réédition 2010 - 8 volumes. Éditions d'Héligoland - (ISBN 978-2-914874-36-6)
  33. Bernardine Melchior-Bonnet, Savary, duc de Rovigo, chapitre XVI.
  34. Voir les Vieux souvenirs du prince de Joinville, p. 40.
  35. a, b et c Thierry Lentz, Savary, le séide de Napoléon.
  36. Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine.
  37. Pierre Montagnon, Histoire de l'Algérie. des origines à nos jours.

Bibliographie

Sources primaires

  • Anne Jean Marie René Savary, Extraits des mémoires de M. le duc de Rovigo concernant la catastrophe de Mgr le duc d'Enghien, 1823 - Réédition 2010 - 8 volumes. Éditions d'Héligoland - (ISBN 978-2-914874-36-6)
  • A. Macquart, Réfutation de l'écrit de M. le duc de Rovigo, 1823
  • Anne Jean Marie René Savary, Mémoires pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, 1828
  • Emmanuel de Grouchy, Réfutation de quelques articles des mémoires de M. le Duc de Rovigo, 1829

Sources secondaires

  • A. Lievyns, Jean Maurice Verdot, Pierre Bégat, Fastes de la Légion d'honneur, biographie de tous les décorés accompagnée de l'histoire législative et réglementaire de l'ordre, vol. 3 [détail des éditions] (notice BNF no FRBNF372738769)  ;
  • « Anne Jean Marie René Savary », dans Charles Mullié, Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, 1852 [détail de l’édition]

Ouvrages contemporains

  • Alain Decaux, La Conspiration du général Malet, Librairie académique Perrin, 1952
  • Bernardine Melchior-Bonnet, Un policier dans l'ombre de Napoléon, Savary, duc de Rovigo, Librairie académique Perrin, 1962
  • Jean Tulard, Dictionnaire Napoléon, article Savary, Éditions Fayard, 1989
  • Alfred Fierro, André Palluel-Guillard, Jean Tulard, Histoire et dictionnaire du Consulat et de l'Empire, article Savary, Éditions Robert Laffont, 1995, (ISBN 2-221-05858-5)
  • Nicole Gotteri, La police secrète du Premier Empire, Bulletins quotidiens adressés par Savary à l'Empereur de juillet à décembre 1812, Honoré Champion, 1997-2004
  • Thierry Lentz, Savary, le séide de Napoléon, Éditions Fayard, 2001, (ISBN 2-213-61127-0)
  • Jacques-Olivier Boudon, Histoire du Consulat et de l'Empire, Librairie académique Perrin, 2003

Liens externes


Précédé par Anne Jean Marie René Savary Suivi par
Joseph Fouché
Ministre de la Police
3 juin 1810 - 11 avril 1814
Jules Anglès

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