Anglo-Saxon Chronicle

Chronique anglo-saxonne

La première page de la Chronique de Peterborough.

La Chronique anglo-saxonne (Anglo-Saxon Chronicle) est un ensemble d'annales en vieil anglais relatant l'histoire des Anglo-Saxons. Elles datent de la fin du IXe siècle et furent probablement rédigées dans le Wessex, sous le règne d'Alfred le Grand. De multiples copies manuscrites en furent distribuées aux monastères d'Angleterre, et chacune était mise à jour indépendamment des autres : l'une d'entre elles l'était encore en 1154.

Il en subsiste neuf manuscrits d'importance historique variable. Tous ne sont pas conservés dans leur intégralité et aucun d'entre eux n'est la version originale. La rédaction du plus ancien semble avoir débuté vers la fin du règne d'Alfred, tandis que le plus récent fut écrit à l'abbaye de Peterborough après l'incendie du monastère local en 1116. La quasi-totalité du contenu des chroniques se présente sous forme d'annales. Celles-ci commencent toutes par l'année 60 av. J.-C., et décrivent l'histoire des Anglo-Saxons jusqu'à l'année effective de leur rédaction. Il y a ensuite des ajouts successifs, au cours du temps. C'est l'ensemble de ces manuscrits qui est désigné sous le nom de Chronique anglo-saxonne.

La Chronique n'est pas neutre : parfois, la comparaison avec d'autres sources médiévales montre que son auteur a omis des faits ou les a relatés de façon partiale. Par endroits, les différentes versions de la Chronique se contredisent. Toutefois, prise dans son ensemble, il s'agit de la source historique majeure pour la période s'étendant entre l'abandon de la Bretagne par les Romains en 410 et la conquête normande de l'Angleterre en 1066. Une grande partie des informations présentes dans la Chronique n'apparaît nulle part ailleurs. En outre, les manuscrits sont d'importantes sources pour l'histoire de la langue anglaise : le tardif texte de Peterborough est notamment l'un des plus anciens exemples connus de moyen anglais.

Sept des neuf manuscrits subsistants se trouvent actuellement à la British Library. Les deux autres appartiennent à la Bodleian Library d'Oxford et à la bibliothèque du Corpus Christi College de Cambridge.

Sommaire

Composition

La Chronique anglo-saxonne est un ensemble de textes liés. Tous les manuscrits connus sont des copies. La date et le lieu de composition de la première version de la Chronique sont incertains. La première version fut rédigée par un scribe du Wessex, à la fin du neuvième siècle[1].

Après la compilation de la Chronique originale, des copies en furent réalisées et distribuées à divers monastères. Des copies supplémentaires furent réalisées, pour d'autres monastères ou pour le remplacement de manuscrits perdus, et certaines copies furent mises à jour indépendamment des autres. Les copies dont on dispose aujourd'hui font partie de ces copies tardives[2].

Le plus ancien manuscrit existant, la Chronique de Winchester, fut écrit par un seul scribe jusqu'à l'année 891. Il écrivit l'année DCCCXCII (892) dans la marge de la ligne suivante, et la suite de cette chronique fut rédigée par d'autres scribes[3]. Cela semble placer la composition de la chronique au plus tard en 892, ce que corrobore l'usage, par l'évêque Asser, d'une version de la Chronique dans sa Vie du Roi Alfred (Life of King Alfred), dont on sait qu'elle a été rédigée en 893[4]. On sait que le manuscrit de Winchester est au moins une copie de troisième main de la Chronique originale : rien ne prouve donc que celle-ci fut compilée à Winchester[5].

Il est tout aussi difficile d'estimer la date de rédaction, mais les chroniques ont été composées sous le règne d'Alfred le Grand (871-899). Roi d'Angleterre de 871 à 899, célèbre pour avoir organisé la défense du royaume contre les Danois (les Vikings) et obtenu en conséquence l'épithète de « Grand », Alfred tente de faire revivre le savoir et la culture. Il encouragea l'usage de l'anglais comme langue écrite. La Chronique, de même que la distribution de copies à d'autres centres culturels, est peut-être issue des changements apportés par Alfred[6].

Les manuscrits

Une page de la Chronique de Winchester, montrant la préface généalogique.

Des neuf manuscrits existant encore, sept sont entièrement rédigés en vieil anglais, ou anglo-saxon. Un est en vieil anglais, avec une traduction de chaque annale en latin, et la dernière, la chronique de Peterborough, est en vieil anglais sauf sa dernière entrée, qui est en moyen anglais primitif. Le plus ancien manuscrit (Corp. Chris. MS 173) est connu sous les noms de Chronique de Winchester ou Chronique de Parker (de Matthew Parker, archevêque de Cantorbéry et possesseur de ce manuscrit). Six de ces manuscrits furent publiés en 1861 par B. Thorpe, leur texte étant organisé en colonnes numérotées de A à F. Suivant cette convention, les trois autres manuscrits sont souvent appelés [G], [H] et [I].

Ces neuf manuscrits sont listés ci-dessous. Du manuscrit G, victime d'un incendie en 1731, il ne reste que quelques pages[3].

Version Nom de la chronique Localisation Manuscrit
A The Parker Chronicle ou The Winchester Chronicle
(Chronique de Parker ou Chronique de Winchester)
Corpus Christi College MS. 173
B The Abingdon Chronicle I
(Chronique d'Abingdon I)
British Library Cotton MS. Tiberius A vi.
C The Abingdon Chronicle II
(Chronique d'Abingdon II)
British Library Cotton MS. Tiberius B i.
D The Worcester Chronicle
(Chronique de Worcester)
British Library Cotton MS. Tiberius B iv.
E The Laud Chronicle ou The Peterborough Chronicle
(Chronique de Laud ou Chronique de Peterborough)
Bodleian Library MS Laud 636
F The Bilingual Canterbury Epitome
(Épitomé bilingue de Cantorbéry)
British Library Cotton MS. Domitian A viii.
G ou A² ou W Copie de la Winchester Chronicle British Library Cotton MS. Otho B xi., 2
H Cottonian Fragment
(Fragment cottonien)
British Library Cotton MS. Domitian A ix.
I An Easter Table Chronicle
(Chronique d'une tablée de Pâques)
British Library Cotton MS. Caligula A xv.

Relations

Relation entre sept des manuscrits de la Chronique, et d'autres textes liés. Le fragment [H] ne peut être positionné de façon sûre. Ce diagramme présente une origine putative, et indique aussi une version nordique qui n'a pas subsisté mais dont on présume l'existence.

On estime que tous les manuscrits ont une source commune, mais les liens entre les textes sont plus complexes qu'une transmission directe par le biais de la recopie. Voici un résumé des liens connus[3] :

  • [A²] était une copie de [A] réalisée à Winchester, probablement entre 1001 and 1013.
  • [B] fut utilisé dans la compilation de C à Abingdon au milieu du XIe siècle. Cependant, l'auteur de C avait également accès à une autre version qui n'a pas survécu.
  • [D] inclut des éléments de l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable, ainsi que d'un ensemble d'annales northumbriennes du VIIIe siècle, et on pense qu'elle est une copie d'une version nordique qui n'a pas subsisté.
  • [E] inclut des éléments qui semblent être issus des mêmes sources que [D], mais quelques ajouts présents dans [D] en sont absents, comme le Registre mercien (Mercian Register). Ce manuscrit fut composé au monastère de Peterborough, quelque temps après qu'un incendie, en 1116, a probablement détruit la copie de la Chronique qui s'y trouvait. [E] semble avoir été créé par la suite à partir d'une version du Kent, probablement de Cantorbéry.
  • [F] semble inclure des éléments de la même version cantorbérienne qui servit à créer [E].
  • La Vie du Roi Alfred d'Asser, écrite en 893, inclut une traduction des entrées 849-887 de la Chronique. Des manuscrits encore existants, seul [A] aurait pu exister à cette date, mais Asser s'éloigne en plusieurs points du texte de [A], et il est donc possible qu'il se soit servi d'une version disparue[7].
  • Æthelweard rédigea une traduction de la Chronique en latin, à la fin du Xe siècle. La version qu'il utilisa provenait sans doute de la même branche que [A][8].
  • À Abingdon, entre 1120 et 1140, un auteur inconnu rédigea une chronique en latin connue sous le nom d'Annales de St Neots (Annals of St. Neots). Ce texte inclut des éléments d'une copie des Chroniques, mais il est très difficile de dire laquelle, l'annaliste ayant été sélectif dans son usage de ce texte. Il s'agissait peut-être d'une version nordique, ou d'un dérivé latin de cette version[8].

Histoire

Carte du sud de l'Angleterre montrant les lieux où furent rédigés les différentes versions connues de la Chronique, et où elles se trouvent actuellement.
Page de l'annale pour 871 du manuscrit C de la Chronique.

[A] La Chronique de Winchester

La Chronique de Winchester, ou de Parker, est le plus ancien manuscrit de la Chronique encore existant. Il fut commencé à Old Minster, Winchester, vers la fin du règne d'Alfred. Le manuscrit débute par une généalogie d'Alfred, et la première annale est celle de l'année 60 av. J.-C. Le premier scribe s'arrêta à l'année 891, et les entrées suivantes furent réalisées par divers scribes tout au long du Xe siècle. Le texte du manuscrit diverge de celui des autres copies après l'entrée pour 975. Ce volume, qui incluait une copie des Lois d'Alfred et Ina après l'entrée pour 924, fut transféré à Cantorbéry au début du XIe siècle. La dernière entrée en langue vernaculaire est celle de l'année 1070, suivie par l'Acta Lanfranci, en latin, qui couvre les évènements ecclésiastiques entre 1070 et 1093, puis d'une liste de papes et d'archevêques de Cantorbéry à qui les papes envoyèrent le pallium. Le manuscrit fut pendant un temps en la possession de Matthew Parker, archevêque de Cantorbéry de 1559 à 1575[3].

[B] La Chronique d'Abingdon I

[B] fut rédigé par un seul scribe dans la deuxième moitié du Xe siècle. Il commence avec une entrée pour 60 av. J.-C. et s'achève sur l'entrée pour 977. Un manuscrit aujourd'hui séparé (British Library MS. Cotton Tiberius Aiii, f. 178) servait à l'origine d'introduction à cette chronique : il s'agit d'une généalogie, comme celle de [A], mais étendue jusqu'à la fin du Xe siècle. On sait que [B] se trouvait à Abingdon au milieu du XIe siècle, étant donné qu'il servit à la composition de [C]. Peu après, il fut envoyé à Cantorbéry, où il reçut ajouts et corrections. Comme [A], il s'achève sur une liste de papes et d'archevêques de Cantorbéry à qui les papes envoyèrent le pallium[3].

[C] La Chronique d'Abingdon II

[C] inclut des éléments issus d'annales locales d'Abingdon, où il fut composé. Il contient également une traduction en vieil anglais de l'histoire du monde d'Orose, suivie d'un menologium et de quelques vers sur les lois du monde naturel et de l'humanité. Suit une copie de la Chronique commençant en 60 av. J.-C. ; le premier scribe copia jusqu'à l'entrée pour 490, et un second scribe prit le relais jusqu'à l'entrée pour 1048. [B] et [C] sont identiques entre 491 et 652, mais des différences plus loin montrent clairement que le second scribe utilisait également une autre copie de la Chronique. Il inséra également, après l'annale pour 915, le Registre mercien (Mercian Register), qui couvre les années 902-924 et s'intéresse principalement à Ethelfleda. Le manuscrit se poursuit jusqu'en 1066 et s'achève au milieu de la description de la bataille de Stamford Bridge. Au XIIe siècle, quelques lignes furent ajoutées pour compléter le récit[3].

[D] La Chronique de Worcester

[D] semble avoir été écrit au milieu du XIe siècle. Après 1033, il inclut quelques éléments concernant Worcester, et on estime donc que c'est là qu'il a été conçu. On peut identifier cinq scribes différents dans les entrées avant 1054, après quoi il semble avoir été mis à jour de temps à autres. Le texte inclut des éléments de l'Histoire ecclésiastique de Bède le Vénérable, ainsi que d'un ensemble d'annales de Northumbrie du VIIIe siècle. On pense que certaines des entrées ont pu être composées par Wulfstan, archevêque de York. [D] contient plus d'informations sur les affaires nordiques et écossaises que les autres manuscrits, et on a imaginé qu'il s'agissait peut-être d'une copie destinée à la cour écossaise anglicisée. Entre 972 et 1016, les sièges ecclésiastiques de York et Worcester furent tenus par les mêmes personnes (Oswald à partir de 972, Ealdwulf à partir de 992, et Wulfstan à partir de 1003), ce qui explique peut-être pourquoi une version nordique se trouvait à Worcester. Vers le XVIe siècle, des parties du manuscrit furent perdues, et dix-huit pages contenant des entrées de remplacement tirées d'autres sources furent insérées. Ces pages furent probablement écrites par John Joscelyn, le secrétaire de Matthew Parker[3].

[E] La Chronique de Peterborough

Article détaillé : Chronique de Peterborough.

En 1116, un incendie au monastère de Peterborough ravagea la plupart des bâtiments. La copie de la Chronique qui s'y trouvait fut peut-être perdue à ce moment-là ou plus tard, mais quoi qu'il en soit, peu après une nouvelle copie fut réalisée, apparemment à partir d'une version du Kent, vraisemblablement de Cantorbéry. Le manuscrit fut écrit d'une traite par un seul scribe, qui ajouta des éléments concernant l'abbaye, absents des autres versions, jusqu'à l'entrée pour 1121. L'original de Cantorbéry qu'il copia était semblable, mais pas identique à [D] : le Registre mercien est absent, de même qu'un poème concernant la bataille de Brunanburh (937), présent dans la plupart des Chroniques. Le même scribe poursuivit les annales jusqu'en 1131 ; ces entrées furent ajoutées de façon discontinue et sont vraisemblablement des chroniques contemporaines. Finalement, en 1154, un deuxième scribe écrivit un récit des années 1132-1154 ; sa datation est réputée peu fiable. Cette dernière entrée est en moyen anglais et non en vieil anglais. [E] a été possédé par William Laud, archevêque de Cantorbéry de 1633 à 1654, et est donc également connu sous le nom de Chronique de Laud[3].

[F] L'Épitomé bilingue de Cantorbéry

Vers 1100, une copie de la Chronique fut réalisée à Christ Church (Cantorbéry), probablement par l'un des scribes auteurs des notes apportées à [A]. Cette version est écrite en vieil anglais et en latin : chaque entrée en vieil anglais est suivie de sa traduction latine. La version copiée par le scribe est similaire à celle employée par le scribe de Peterborough pour écrire [E], bien qu'il semble s'agir d'une version abrégée. Il inclut la même introduction de [D] et, avec [E], c'est la seule chronique à ne pas inclure le poème sur la bataille de Brunanburh. Le manuscrit contient de nombreuses annotations interlinéaires, certaines de la plume du scribe original et d'autres issues d'auteurs ultérieurs[3].

[A²]/[G] Copie de la Chronique de Winchester

[A²] est une copie de [A] réalisée à Winchester. La dernière annale copiée est 1001, et cette copie n'a donc pu être réalisée avant cette date. Une liste épiscopale en appendice à [A²] suggère qu'elle fut réalisée vers 1013. Ce manuscrit fut presque entièrement détruit en 1731, lors de l'incendie d'Ashburnham House, où se trouvait la collection Cotton. Il n'en reste que quelques feuilles. Cependant, une transcription en avait été réalisée par Laurence Nowell, un érudit du XVIe siècle, et elle fut employée par Abraham Wheloc dans une édition de la Chronique imprimée en 1643. C'est pourquoi elle est également appelée [W], comme Wheloc[3].

[H] Fragment cottonien

[H] consiste en une seule feuille, contenant les annales pour 1113 et 1114. L'entrée pour 1113 inclut la phrase « il vint à Winchester » (« he came to Winchester »), et on estime donc probable que le manuscrit ait été composé à Winchester. Ce qui reste de ce manuscrit est insuffisant pour établir des rapports plausibles avec les autres manuscrits de la Chronique[3].

[I] Chronique d'une tablée de Pâques

Une partie de [I] fut rédigée par un scribe peu après 1073. Après 1085, les annales sont écrites par plusieurs personnes, apparemment à Christ Church (Cantorbéry). Le manuscrit se trouva à une époque à l'abbaye Saint-Augustin de Cantorbéry[3],[9].

Sources, fiabilité et datation

La Chronique se base sur de multiples sources. L'entrée pour 755, décrivant comment Cynewulf s'empara du trône de Sigeberht de Wessex, est nettement plus longue que les entrées adjacentes, et inclut des citations directes des participants aux événements. Il semble plausible que le scribe les ait tirées d'une saga préexistante[10]. Les premières entrées, jusqu'à l'année 110, sont probablement issues d'un des petits volumes encyclopédiques sur l'histoire du monde qui circulaient à l'époque de rédaction de la Chronique originale. Le résumé chronologique de l'Histoire ecclésiastique de Bède servit de source. La Chronique donne des dates et généalogies pour les rois de Northumbrie et de Mercie, ainsi qu'une liste d'évêques de Wessex, probablement issues de sources distinctes. L'entrée pour 661 indique une bataille livrée par Cenwalh ayant eu lieu « à Pâques » ; cette précision indique une source contemporaine ayant survécu et été employée par l'auteur de la Chronique[11].

Des annales contemporaines commencèrent à être tenues au Wessex durant le VIIe siècle[12]. Les éléments compilés sous le règne d'Alfred se rapportaient à l'histoire du Kent, des Saxons du Sud (Sussex), de la Mercie et tout particulièrement des Saxons de l'Ouest (Wessex)[13]. La Chronique est née de la traditions des Tables de Pâques (Easter Tables), conçues pour aider le clergé à déterminer les dates des fêtes dans les années à venir : chaque page se composait d'une séquence de lignes suivies par des informations astronomiques, avec un espace contenant de brèves notes sur les événements de l'année pour la distinguer des autres. Au fur et à mesure de sa croissance, la Chronique perdit son allure de liste, et ces notes prirent de plus en plus de place, se transformant en chroniques historiques. De nombreuses entrées parmi les plus tardives, notamment celles rédigées par les contemporains, contenaient une grande part de récit historique[14].

Comme toute source, la Chronique doit être prise avec un minimum de recul. Par exemple, entre 514 et 544, elle fait référence à Wihtgar, supposément inhumé sur l'île de Wight, au « fort de Wihtgar », Wihtgaræsbyrg dans l'original. Le nom de l'île de Wight dérive du nom latin Vectis et non pas de Wihtgar. Le véritable nom de la forteresse était sans doute Wihtwarabyrg, « le fort des habitants de Wight », que soit le chroniqueur, soit une source plus ancienne, aurait interprété par erreur comme faisant référence à Wihtgar[15],[16].

La datation des événements décrits doit également être étudiée avec soin. En plus des dates qui sont simplement fausses, les scribes commettaient parfois des erreurs additionnelles. Par exemple, dans le manuscrit [D], le scribe a omis l'année 1044 dans la liste de gauche. Les annales copiées à la suite sont donc fausses de 1045 à 1052, qui a deux entrées. Savoir quand commence une année est un point plus délicat, étant donné que la coutume moderne faisant débuter l'année au 1er janvier n'était pas universelle à l'époque. Ainsi, dans [E], l'entrée pour 1091 débute à Noël et se poursuit sur le reste de l'année. Il est clair que cette entrée suit l'ancienne coutume faisant commencer l'année à Noël. D'autres entrées semblent faire commencer l'année le 25 mars, comme l'année 1044 dans le manuscrit [C], qui s'achève sur le mariage d'Édouard le Confesseur le 23 janvier, un événement ayant eu lieu le 22 avril étant décrit sous 1045. D'autres années encore semblent débuter en septembre[17].

Les manuscrits proviennent de différents endroits, et chacun d'entre eux reflète les parti-pris de ses auteurs. On a affirmé que la Chronique devait être considérée comme œuvre de propagande produite par la cour d'Alfred et écrite afin de le glorifier et de susciter loyauté à son égard[18]. Cette thèse n'est pas universellement acceptée[19], mais les origines des manuscrits teintent clairement la description des rapports entre le Wessex et les autres royaumes, ainsi que les descriptions des déprédations commises par les Vikings. On peut voir cela dans l'entrée pour 829, qui décrit l'invasion de la Northumbrie par Egbert de Wessex. D'après la Chronique, après avoir conquis la Mercie et l'Essex, il devint bretwalda, ce qui implique la souveraineté sur toute l'Angleterre. Donc, lorsqu'il marcha sur la Northumbrie, ce pays lui offrit « soumission et paix ». Les chroniques northumbriennes incoporées dans l'histoire de Roger de Wendover au XIIIe siècle dépeignent un tableau différent : « Lorsque Egbert eut conquis tous les royaumes du sud, il mena une grande armée en Northumbrie, et dévasta cette province par violent pillage, et fit payer tribut au Roi Eanred »[20],[21].

Les partis-pris des scribes apparaissent parfois en comparant les différents manuscrits. Par exemple, Ælfgar, comte d'East Anglia et fils de Léofric, comte de Mercie, fut brièvement exilé en 1055. Les manuscrits [C], [D] et [E] décrivent ainsi cet événement[22] :

  • [C] : « Le comte Ælfgar, fils du comte Léofric, fut mis hors-la-loi sans faute aucune [...] »
  • [D] : « Le comte Ælfgar, fils du comte Léofric, fut mis hors-la-loi presque sans faute aucune [...] »
  • [E] : « Le comte Ælfgar fut mis hors-la-loi parce qu'on lui lança qu'il était traître au roi et à tout le peuple du pays. Et il admit cela devant tous les hommes rassemblés là, bien que les mots eussent jailli contre sa volonté »

Un autre exemple qui mentionne Ælfgar montre une autre facette de la faillibilité de la Chronique : l'omission. Ælfgar était comte de Mercie vers 1058, et fut exilé à nouveau cette année-là. Cette fois-ci, seul [D] trouve quelque chose à dire : « En cette année le comte Ælfgar fut chassé, mais il revint bientôt, avec violence, avec l'aide de Gruffydd. Et vint alors une flotte pillarde de Norvège ; il est fastidieux de dire comment tout cela advint ». Dans ce cas précis, d'autres sources existent et permettent de clarifier la situation : une attaque d'envergure fut lancée par la Norvège sur l'Angleterre, mais [E] n'en dit rien et [D] la mentionne tout juste. On a parfois affirmé que lorsque la Chronique est muette, les autres sources qui mentionnent des événements majeurs doivent être dans l'erreur, mais cet exemple prouve que la Chronique omet bien des événements importants[22].

Importance

La Chronique anglo-saxonne est la source majeure pour l'histoire de l'Angleterre anglo-saxonne. Sans la Chronique et l'Histoire ecclésiastique de Bède, il serait impossible d'écrire l'histoire des Anglais entre les Romains et la conquête normande[23]. Il est clair que des registres et annales commencèrent à être tenus en Angleterre au moment des débuts du christianisme dans l'île, mais aucun registre de ce genre n'a subsisté sous sa forme originale. Ils furent à la place incorporés dans des œuvres ultérieures, et la Chronique en contient probablement un grand nombre. L'histoire qu'elle relate n'est pas seulement celle dont ont été témoins ses compilateurs, mais aussi celle couchée sur le papier par des annalistes antérieurs, dont les travaux ne sont souvent conservés nulle part ailleurs[24].

Les trois historiens anglo-normands majeurs, John de Worcester, William de Malmesbury et Henri de Huntingdon, avaient chacun une copie de la Chronique, qu'ils adaptèrent à leurs besoins propres. Quelques historiens de la fin du Moyen Âge utilisèrent également la Chronique, d'autres se basèrent sur ceux qui l'avaient employée, et la Chronique devint donc « centrale dans le courant de la tradition historique anglaise »[25].

Son importance ne se limite cependant pas aux informations historiques qu'elle fournit : elle est une source tout aussi importante pour connaître l'évolution de la langue anglaise à ses débuts[23]. La Chronique de Peterborough passe du vieil anglais livresque classique au moyen anglais primitif après 1131, fournissant des textes comptant parmi les plus anciens connus en moyen anglais[3]. C'est dans cette même Chronique qu'apparaît pour la première fois le pronom féminin she.

Histoire des éditions

Une édition importante de la Chronique fut publiée en 1692 par Edmund Gibson, un juriste et théologien anglais qui devint évêque de Lincoln cette même année. Intitulée Chronicum Saxonicum, elle comprenait les versions en latin et en vieil anglais du texte sur deux colonnes en vis-à-vis. Elle devint l'édition standard de ce texte jusqu'au XIXe siècle[26]. Elle fut supplantée en 1861 par l'édition Rolls de B. Thorpe, qui incluait six versions en colonnes numérotées de A à F, lettres encore utilisées aujourd'hui pour désigner les manuscrits correspondants. En 1892, C. Plummer produisit une édition des textes A et E, avec des éléments tirés d'autres versions, intitulée Two of the Saxon Chronicles Parallel, qui fut largement utilisée.

Depuis les années 1980, un nouvel ensemble d'éditions annotées a été publié sous le titre général The Anglo-Saxon Chronicle: A Collaborative Edition. Certains volumes sont encore à paraître, dont un centré sur la version nordique, mais les volumes existants, comme l'édition du manuscrit [A] par Janet Bately, sont désormais des références[3]. La traduction de 1996 de Michael Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, présente les versions [A] et [E] en vis-à-vis, avec les variantes et leçons des autres manuscrits.

Notes et références

  • (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu d’une traduction de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Anglo-Saxon Chronicle ».
  1. Par exemple, Richard Abels affirme que « les historiens s'accordent au moins pour dire que la Chronique originale s'étendait au moins jusqu'en 890 ». Keynes et Lapidge suggèrent que « le retour des Vikings en Angleterre semble avoir occasionné la "publication", fin 892 ou début 893, de la Chronique anglo-saxonne ». Voir Richard Abels, Alfred the Great: War, Kingship and Culture in Anglo-Saxon England, 2005, Longman, ISBN 0-582-04047-7, p. 15. Voir aussi Keynes & Lapidge, Alfred the Great, p. 41.
  2. Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, pp. xx-xxi.
  3. a , b , c , d , e , f , g , h , i , j , k , l , m  et n Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, pp. xxi-xxviii.
  4. Keynes & Lapidge, Alfred the Great, p. 55
  5. Voir P. Wormald, « Alfredian Manuscripts », p. 158, dans Campbell & al'.', The Anglo-Saxons.
  6. Hunter Blair, Roman Britain, p. 12.
  7. Par exemple, Asser n'inclut pas Esla dans la généalogie d'Alfred. [A] l'inclut, mais pas [D]. Voir Keynes & Lapidge, Alfred the Great, pp. 228-229, note 4.
  8. a  et b Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, pp. xix-xx.
  9. Cotton Catalogue. Consulté le 18/02/2008 Voir Caligula A.15, « Provenance », pour une description du manuscrit et une partie de son histoire
  10. (en) Stanley Brian Greenfield, A New Critical History of Old English Literature, New York University Press, New York, 1986, p. 60 p. (ISBN 0-8147-3088-4) 
  11. Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, pp. xviii-xix.
  12. Stenton suggère que l'entrée pour 648 de la Chronique marque le début d'une relation contemporaine des événements. (en) Barbara Yorke, Kings and Kingdoms of Early Anglo-Saxon England, Seaby, Londres, 1990 (ISBN 1-85264-027-8) 
  13. Lapidge, Encyclopedia of Anglo-Saxon England, p. 35.
  14. (en) David Crystal, The Cambridge Encyclopedia of the English Language, Cambridge University Press, Cambridge, 1995 (ISBN 0-521-59655-6) 
  15. Ekwall, Dictionary of English Place-Names.
  16. Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, p. 16.
  17. Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, pp. xiv-xvi.
  18. (en) James Campbell, The Anglo-Saxon State, Hambledon and London, 2000 (ISBN 1-85285-176-7) 
  19. Par exemple, Keynes et Lapidge (Alfred the Great, p. 55) déclarent qu'il faut « résister à la tentation de la considérer comme une forme de propagande dynastique des Saxons de l'Ouest ».
  20. Swanton, The Anglo-Saxon Chronicle, pp. 60-61.
  21. P. Wormald, « The Ninth Century », p. 139, in Campbell & al'.', The Anglo-Saxons.
  22. a  et b Campbell & al'.', The Anglo-Saxons, p. 222.
  23. a  et b Hunter Blair, An Introduction, p. 355.
  24. Hunter Blair, Roman Britain, p. 11.
  25. Lapidge, Encyclopedia of Anglo-Saxon England, p. 36.
  26. Le titre complet de ce volume est : Chronicon Saxonicum; Seu Annales Rerum in Anglia Praecipue Gestarum, a Christo Nato ad Annum Usque MCLIV. Deducti, ac Jam Demum Latinitate Donati. Cum Indice Rerum Chronologico; Accedunt Regulae ad Investigandas Nominum Locorum Origines; Et Nominum Locorum ac Vivorum in Chronico Memoratorum Explicatio. Une description détaillée de la première édition se trouve ici : Law Books - October 2002 List. Consulté le 19/02/2008

Annexes

Bibliographie

  • (en) The Anglo-Saxon Chronicle, éd. D. Whitelock, D. Douglas et S.I. Tucker, Londres, 1961 (édition reprenant tous les manuscrits).
  • (en) The Anglo-Saxon Chronicle, trad. Michael Swanton, New York, Routledge, 1996, ISBN 0-415-92129-5 (traduction en anglais moderne des quatre manuscrits les plus importants et des variantes les plus significatives dans les autres manuscrits).
  • (en) The Anglo-Saxon Chronicle: A Collaborative Edition, éd. gén. D. Dumville et S. Keynes, Cambridge, D.S. Brewer, 1983-2001 (édition de référence en plusieurs volumes, un par manuscrit).

Liens externes

  • (en) Transcription et description sur le site Labyrinth de l'université de Georgetown en Virginie (États-Unis d'Amérique), ne contient actuellement que le manuscrit A.
  • (en) Édition en cours de l'ensemble du corpus par Tony Jebson.
  • (en) Plusieurs traductions (en anglais moderne) et éditions électroniques du texte sont disponibles en ligne. Celle du révérend James Henry Ingram (1774–1850), aujourd'hui vieillie, fait partie du domaine public et peut ête téléchargée sur le site du projet Gutenberg ou sur le site O.M.A.C.L. (édition électronique par Douglas B. Killings, The Anglo-Saxon Chronicle).

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