Ange Politien
Gravure représentant Ange Politien

Angelo Ambrogini ou Agnolo Poliziano (Montepulciano, Sienne, 1454 - Florence 1494), s'est fait connaître sous le nom d'Angelus Politianus dans la République des lettres, nom qu'il avait choisi d'après le nom latin de sa ville d'origine (Mons Politianus). Il est connu sous le nom d'Ange Politien dans les lettres françaises classiques.

Il est un humaniste italien.

Sommaire

Biographie

Ange Politien (à droite) au côté de Cristoforo Landino (au centre), détail de la scène de l'Annuncio dell'angelo a Zaccaria, peinte par Domenico Ghirlandaio, dans la Chapelle Tornabuoni de la basilique Santa Maria Novella à Florence.
Ange Politien (au second plan) peint par Domenico Ghirlandaio sur une fresque de l'église de la Santa Trinità (Florence).

Ange Politien est né en 1454. En raison de la mort prématurée de son père, il partit à Florence, chez un cousin. Il reçut sa formation au sein de l'atmosphère humaniste florentine. Il apprit le latin et le grec : une chaire de grec avait en effet été créée à Florence dès le XIVe siècle, longtemps confiée à des érudits byzantins installés en Italie dès avant la chute de Constantinople en 1453. À l'âge de seize ans, il commença à traduire l'Iliade d'Homère en hexamètres latins (livres II à V). L'élégance de sa traduction provoqua l'admiration de ses contemporains.

Grâce à ses liens avec les membres de l'académie des Careggi, il entre, en 1473, au service de Laurent le Magnifique qui lui confie plusieurs charges. Politien devient son ami et le précepteur de ses fils Pierre et Jean (le futur pape Léon X) ; il connut ainsi une existence paisible pendant dix ans. Les années 1470 à 1480 sont celles de l'apogée de sa production poétique, il compose de nombreux poèmes et en particulier les : Stances pour la joute qui sont commencées en 1475 à l'occasion d'un tournoi remporté par le frère de Laurent : Julien de Medicis. L'assassinat de celui-ci lors de la conjuration des Pazzi interrompt la composition. Politien écrit entre temps, en latin et en prose, un pamphlet en faveur des Médicis : les Pactianae coniurationis commentarium (commentaire de la conjuration des Pazzi).

Après la conjuration des Pazzi dirigée contre les Médicis, en 1478, Politien quitte Florence en 1479, à la suite de désaccords avec la famille des Médicis, et surtout avec Clarisse, l'épouse de Laurent. Il se rend à Ravenne, à Venise, puis à Mantoue auprès du cardinal Gonzaga, où il compose Orphée en 1480. Il revint ensuite à Florence, où, après s'être réconcilié avec Laurent, il retrouve sa charge de précepteur et reçoit la chaire de rhétorique latine et grecque (c'est-à-dire l'apprentissage de ces deux langues) à l'université de Florence, charge qu'il conserve jusqu'à sa mort en 1494. C'est pendant cette période qu'il compose ses principales œuvres latines. Sa renommée s'accroît avec ses leçons sur les auteurs antiques (auxquelles assiste entre autres le jeune Pic de la Mirandole). Ses compositions suivent ensuite son évolution vers la philologie et l'érudition en latin comme les Sylvae et la Miscellanea centuria prima, composées sur le modèle des Nuits attiques d'Aulu Gelle, genre en vogue chez les humanistes de l'époque. Ses œuvres latines sont partiellement publiées après sa mort à Venise par Alde Manuce.

Après avoir rencontré à Venise l'humaniste Ermolao Barbaro, Politien reçut une lettre dans laquelle celui-ci l'assurait de l’immense respect dans lequel il le tenait et lui adressait une double requête : qu’il continuât de venir au secours des belles lettres et qu’il acceptât que lui, Barbaro, l’assistât dans ce combat. Politien répondit que « si dix Barbaro (lui) étaient donnés, (il aurait) bon espoir que sous peu les lettres grecques et latines soient sauvées de la barbarie[1]. » Sous la forme rhétorique habituelle des correspondances, apparaît le véritable respect marqué par Barbaro, lui-même un des plus grands humanistes du temps, envers Politien.

Ange Politien est représenté à gauche dans le groupe des humanistes qui figurent dans la fresque de Domenico Ghirlandajo « Apparition de l'ange à St Zacharie » peinte en 1486 dans l'église Santa Maria Novella à Florence. Il est aux côtés de Cristoforo Landino, Marsile Ficin et Gentile de Becci[2].

Œuvres

Politien est un auteur de grande qualité en langue vulgaire (la langue usuelle des auteurs de l'époque étant le latin), qu'il employa dans des compositions variées : chansons, ballades, montrant son attachement aux thèmes populaires. Il fut aussi le poète du mythe, de la vision, de la nature, de la jeunesse sereine, où s'insère douloureusement la mort (les Stances pour la joute et l'Orphée).

Mais Politien a surtout laissé le souvenir d'un philologue exceptionnel, par sa compréhension des problèmes de tradition des textes et les choix d'édition qui sont les siens. On peut le considérer comme le fondateur de la philologie moderne, en raison de son sens critique aigu, soutenu par une profonde culture humaniste et la maîtrise parfaite du grec et du latin, qu'il appliqua à l'examen des textes. Politien fut également un compositeur de langue latine, particulièrement en vers. Il écrivit des élégies et les discours annuels en vers d'introduction à ses cours, les Praelectiones. Il écrit divers commentaires sur des textes antiques.

Stances pour la joute de Julien de Médicis

Les Stances, un des joyaux de la littérature italienne, furent écrites entre 1475 et 1478, pour célébrer la joute du 28 janvier 1475 au cours de laquelle triompha Julien de Médicis, frère de Laurent. Cette œuvre resta inachevée après la mort de Julien, survenue à l'occasion de la conjuration des Pazzi. Politien se proposait de célébrer un tournoi chevaleresque, mais il n'en fit que les deux premières parties. Ce petit poème est un mélange de sujets amoureux et idylliques : le poète s'arrêta avant de composer la description du tournoi. Dans les deux premiers livres (les seuls achevés), le poète développe les thèmes qui lui étaient le plus chers : l'amour, la beauté, les scènes idylliques. Il représente la beauté dans des descriptions mythologiques qui viennent de sa profonde culture humaniste. Idylle, amour et mythologie sont les trois éléments principaux des Stances.

Ces deux livres sont consacrés à la description du coup de foudre de Lulio, jeune chasseur rétif à l'amour, attiré par Cupidon auprès d'une jeune et belle nymphe, Simonetta, dont il tombe amoureux. L'amour le pousse alors à exécuter pour elle une action de gloire : un tournoi. C'est là que s'interrompt le poème. La composition est bien sûr une allusion à Julien de Médicis et à la jeune femme dont il est épris : Simonetta Vespucci, connue à Florence pour sa beauté, et qui est représentée ici comme une créature mythologique vivant dans un monde enchanté. Dans le second livre, Cupidon raconte à sa mère Vénus le coup de foudre de Lulio.

Les Stances sont donc une célébration de l'amour entendu comme apaisement et harmonie. L'élément idyllique se retrouve dans la description de la nature. À travers l'histoire de Julien, c'est bien sûr toute la famille Médicis qui est célébrée.

Orphée

Orphée (en italien : La favola d'Orfeo) est une pièce de théâtre écrite en 1480 à l'occasion des noces de François de Gonzague et d'Isabelle d'Este alors que Politien se trouvait à Mantoue au service du cardinal Francesco Gonzaga. L'œuvre fut composée en deux jours de géniale improvisation. Le thème lui fut suggéré par les versions classiques du mythe et en particulier celles d'Ovide et de Virgile : le poète mythique Orphée descend dans les Enfers pour ramener sur terre sa femme Eurydice, morte après avoir été mordue par un serpent en fuyant un berger amoureux d'elle. Emus par le chant d'Orphée, les dieux lui permettent de descendre aux enfers pour aller chercher Eurydice, à condition de ne pas la regarder avant d'être remonté à la surface de la terre. Orphée va malgré lui transgresser cet interdit et il va perdre Eurydice à jamais à l'instant même où il croyait l'avoir sauvée. Revenu seul des enfers, il va se réfugier dans une féroce solitude. En refusant le commerce des femmes, il provoque la colère des disciples de Bacchus qui, en proie à une violente folie meurtrière, le mettent à mort.

Avant cette œuvre, les seules pièces en italien sont les sacre rappresentazioni (connues dans toute l'Europe sous le nom de mystères) dont les thèmes sont généralement religieux. La favola di Orfeo est donc la première pièce qui soit véritablement d'argument profane, d'où son importance littéraire. Ce mythe est particulièrement apprécié à la Renaissance : on y voit une exaltation de la poésie, de ses capacités civilisatrices (Orphée adoucit les bêtes sauvages par son chant) et de la victoire sur la mort, même si elle est temporaire. Politien fait ici coexister plusieurs langages : à la simplicité des bergers, il entremêle le chant élégant d'Orphée tout imprégné de références classiques. Certains passages sont d'un réalisme frappant, tel le chœur des bacchantes qui clôt la pièce. Ce même mythe donnera une seconde naissance au théâtre profane italien, puisque c'est avec l'Euridice de Jacopo Peri que s'ouvrira l'histoire de l'opéra en 1600.

Orphée suit le schéma des mystères :

  • Dans les mystères c'est traditionnellement un ange qui fait la présentation de l'histoire, ici ce rôle est tenu par Mercure.
  • La linéarité temporelle que l'on retrouve notamment à travers l'organisation sous forme de tableaux successifs.
  • Le mouvement dramatique assez lâche.

La première partie se compose d'un dialogue entre deux bergers, le jeune Aristée et le vieux Mopsus. Aristée raconte son amour malheureux pour Eurydice et chante une chanson pour apaiser son tourment. Dans le fond, apparaît Eurydice. La seconde partie décrit la descente d'Orphée aux Enfers et la perte définitive d'Eurydice. La fable d'Orphée présente, dès le début, un monde où le vrai drame n'existe pas : la lamentation et la passion d'Aristée se désagrègent dans la musique de ses vers, et la douleur d'Orphée ne se manifeste pas par une plainte, mais par un chant.

Praelectiones

Politien écrivit des introductions aux Silves de Stace, sur l'Institution oratoire de Quintilien, sur Perse et sur Suétone.

Les très érudites Sylvæ sont des introductions où le poète fait preuve de sa culture et de sa finesse de poète latin. Elles sont au nombre de quatre :

  1. Manto (1482) présentation d'un cours sur les Bucoliques de Virgile
  2. Rusticus (1483) est l'introduction à un cours sur les Géorgiques de Virgile et d'Hésiode
  3. Ambra (1485) évoque Homère et les poèmes homériques
  4. Nutricia (1486) célèbre les poètes classiques.

Introductions latines en prose

  1. Dialectica (1493) : introduction à un cours sur la philosophie aristotélicienne
  2. Lamia (1492) : contre ceux qui lui avaient reproché son intérêt tardif pour la philosophie.

Élégies latines

  1. Élégie sur la mort d'Albiera - Albiera des Albizi, très belle jeune fille, mourut en 1473. Le poète pleure sa mort et chante sa beauté. L'élégie est dédiée à Sigismondo Della Stufa dont Albiera était la fiancée.
  2. Lalagen célèbre la beauté féminine.
  3. Dans Violas, la passion pour la dame devient amour pour la nature fleurie.

Miscellanea (1489)

C'est dans cette œuvre que l'on voit apparaître le Politien philologue. Il écrivit deux volumes de Centuriae latinae, le second volume est resté inédit longtemps après sa mort. Les Miscellanea traitent divers sujets : interprétation de textes classiques, correction d'erreurs dans l'édition du texte, histoire de manuscrits antiques. Ce sont les principes qui guident son travail qui font de lui le père de la philologie moderne.

Notes et références

  1. Cité par Nicolas Petit, professeur poète, humaniste et régent ès arts au collège de Montaigu, dans la préface de ses Silvae, recueil de poésies de 3 000 vers environ, publié en 1522, chez Jean de Gourmont.
  2. Erich Lessing / La Renaissance italienne mise en images / HATIER / Fribourg /1985

Bibliographie

  • L.D. Reynolds et N.G. Wilson, D'Homère à Érasme : la transmission des classiques grecs et latins, collab. Pierre Petitmengin, Paris, CNRS éditions, 1986. (ISBN 2-222-03290-3)
  • Jean-Marc Mandosio, « Un enseignement novateur. Les cours d’Ange Politien à l’université de Florence (1480-1494) », Histoire de l’éducation, 120 | 2008. [lire en ligne]

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