Ange Goudar
Goudar représenté à gauche, un exemplaire de l’Espion chinois dans la poche dans le frontispice du Diable dans un bénitier d’Anne-Gédéon La Fite de Pellepore.

Pierre Ange Goudar, plus connu sous le nom d’Ange Goudar[1], né le 28 mars 1708 à Montpellier et mort après 1791, est un aventurier et littérateur français. Agent du gouvernement français, journaliste, escroc notoire, il semble avoir parcouru toute l’Europe.

Sommaire

Biographie

Montpellier (1708-1733)

Il est le fils de Simon François Goudar, marchand dans le négoce de toile et inspecteur général des manufactures aux États de Languedoc.

Ange est placé, avec ses frères, vers l’âge de onze ans, au collège royal de la Société de Jésus de Montpellier. Il en sort fortement marqué par le système pédagogique des jésuites, fondé sur l’humiliation, la surveillance constante, la délation et les châtiments corporels.

Paris (1733-1739)

Il aurait voulu reprendre la charge de son père, appris au cours de ses tournées, mais les États du Languedoc en décidèrent autrement. L’absence de perspectives professionnelles dans sa région le conduit à aller à Paris pour y faire carrière. Goudar arrive dans la capitale dans le courant de l’automne 1733. Il fréquente les tripots, les prostituées et les « demoiselles de l’opéra ».

L’Italie (1739-1747)

En 1739, il doit quitter la ville, probablement ruiné, et retourne à Montpellier toucher l’héritage de sa mère qui éponge ses dettes de jeu. Après cela, Ange part en Italie où il fait connaissance avec les salles de jeu de Turin et de Venise, avec les rouages du royaume de Naples, des opéras, des castrats… C’est de là certainement, parmi les tripots transalpins, au contact des fripons et des femmes faciles, qu’Ange Goudar a définitivement embrassé la carrière d’aventurier.

En 1746, il fait imprimer à Venise son deuxième ouvrage l’Aventurier français. La même année, il prend parti pour les Génois révoltés (alliés de la France) contre leur Sénat qui collabore avec les Autrichiens, lors de la guerre de succession d'Autriche. Il est reçu en audience par le maréchal de Belle-Isle au sujet des Génois mais celui-ci ne lui fait qu’une vague promesse. Il est possible que la « mission » de Goudar est une initiative personnelle en faveur de Gênes. Cela expliquerait pourquoi son ouvrage, Histoire générale de la République de Gênes ne fut jamais publié.

Avant de quitter l’Italie, Goudar publie un nouvel ouvrage, l’Espion de Thamas Kouli-Kan dans les cours de l’Europe, ou lettres et Mémoire de Pagi-Nassir-Bek, contenant diverses anecdotes politiques pour servir à l’histoire du temps présent. Traduit du persan par l’abbé Rochebrune. (1747). Ce livre constitue le premier de la longue série des divers « espions » (chinois, français, ottoman...) où Goudar revêtit le masque tout au long de sa carrière. Composé de lettres, cet ouvrage représente également un hommage à l’auteur des Lettres persanes.

Le retour à Paris (1747-1752)

Dans la capitale, il fréquente la Comédie-Française et les Italiens, l’Opéra Comique. Il écrit et compose un recueil de maximes qu’il intitule Pensées diverses ou Réflexions sur différents sujets, dans le goût de M. de La Bruyère par Ange Goudar, où perce la satire. Sa réputation littéraire est vite établie par de nombreux ouvrages touchant tous les sujets mais toujours marqués du sceau de la polémique : en musique, il dénonce le brigandage de la musique italienne, en économie, il apparaît comme un farouche partisan de la physiocratie.

En décembre 1750, il rencontre Casanova à Paris, lors d’une représentation des Fêtes vénitiennes d’André Campra. Ils seront amenés à se revoir dans l’avenir. Durant ce nouveau séjour parisien, Goudar semble être parvenu à se pousser dans les sphères du pouvoir (peut-être grâce à l’entremise de Belle-Isle). En tout cas, il est chargé, en 1752, par le gouvernement français d’une mission d’information commercial au Portugal (en fait, de l’espionnage industriel), afin de déterminer comment la France pourrait y intervenir afin de concurrencer l’Angleterre.

La mission portugaise (1752-1754)

Depuis l’intronisation de Joseph Ier de Portugal (1750), le marquis de Pombal en ministre éclairé, s’efforce de redresser la situation du pays. On ignore si Goudar a eu des contacts personnels avec Pombal. Les deux hommes partageaient la même anglophobie et la volonté du ministre de moderniser son pays ne pouvait que séduire Goudar. Surtout sa connaissance concernant les manufactures, le commerce des draps et l’économie en général a pu aider Pombal. Pour cela, le ministre portugais l’en a-t-il même récompensé. En effet Goudar fait figurer plus tard sur le frontispice de ses divers ouvrages le titre de « chevalier » attaché à l’Ordre du Christ du Portugal. Son séjour portugais (1752-1754) lui a permis de devenir un véritable économiste. Il se sent capable de porter un regard critique sur n’importe quel pays européen et de proposer des réformes à son gouvernement.

L’exil avignonnais (1754-1757)

De retour en France, Goudar revient à Paris, sans doute pour rendre compte de sa mission. Cependant, il retrouve ses mauvaises habitudes (tripots, jeu). Une affaire de tricherie le fait bannir de la capitale. Il se réfugie dans le Comtat Venaissin, à Avignon, hors d’atteinte de la justice du roi de France. Il profite de ce séjour, pour s’exercer sérieusement à l’écriture. Il prend la défense des manufacturiers du Languedoc en revendiquant la liberté des échanges (avec le Levant, monopole d’une compagnie marseillaise). Il s’attaque à la Ferme générale avec le Testament de Louis Mandrin, Généralissime des troupes de contrebandiers, écrit par lui-même dans sa prison (1755). Il met en avant les abus commis par les fermiers au nom du roi de France qui affaiblissent le pays.

En 1756, il publie Les Intérêts de la France mal entendus, dans les branches de l’agriculture, de la population, des finances, du commerce, de la Marine et de l’industrie. Le livre paraît dans un contexte favorable, après la guerre de Succession d'Autriche. Celle-ci a contribué à épuiser les ressources de la France et le renversement des alliances amenant la guerre de Sept Ans est alors mal perçu par la population. Le pays a besoin de réformes profondes. Le déficit budgétaire ne peut-être comblé que par de nouvelles ressources. Goudar propose des idées en matière d’économie, de politique, critique le clergé et les dépenses royales.

Par cela, il obtient la célébrité, mais Goudar n’a pas obtenu ce qu’il souhaitait : il espérait obtenir un poste de responsabilité au niveau de l’administration de l’État. Il n’insiste pas et s’adonne désormais libre cours à sa verve satirique et à son goût critique.

Dans les derniers mois de 1757, avant de repartir de Paris, il publie l’Histoire des Grecs ou de ceux qui corrigent la fortune au jeu, ouvrage qui retrace avec humour l’histoire des tricheurs. Goudar est lui-même un joueur, mais il est surtout un tricheur ! Ce qui constitue un comportement paradoxal. Mais n’entend pas dévoiler les secrets du jeu et ainsi scier la branche sur laquelle il est assis... Pour lui, la tricherie n’est qu’une conséquence logique du jeu. Celle-ci est devenue officielle lorsque John Law et le régent Philippe d'Orléans ont organisé la Banque royale qu’ils tiennent avec la complicité des princes.

Échec dans les milieux intellectuels (1757-1761)

On ignore quelles furent les activités de Goudar avant son départ de Paris. Sans doute éprouvait-il de l’amertume à ne pas avoir réussi à infiltrer les milieux intellectuels. Il conserva toute sa vie une vie aversion à l’égard des encyclopédistes. Non à cause de leurs idées, mais que, pour entrer dans leur « coterie », ils procédaient par cooptation et relations. Goudar n’arriva pas à y être accepté car sa réputation d’individualiste et ambigu devait en inquiéter certains.

Il reproche par la suite aux encyclopédistes leur duplicité, notamment concernant le rapport qu’ils entretiennent avec les « monarques éclairés ».

En attendant, Ange Goudar reprend le jeu et l’exploitation des filles qui lui rapporte bien plus que la vente de ses livres. C’est également à ce moment-là que M. de Sartine commence à s’intéresser à lui. Le lieutenant de police s’est fixé comme objectif de nettoyer Paris de ses tripots et autres lieux louches. Il devient urgent pour Goudar de s’éloigner de Paris. Il trouve ainsi refuge en Angleterre, pays libéral et tolérant, où on est à l’abri des poursuites et des extraditions.

L’Angleterre (1761-1764)

À cette époque, Londres fourmille d’espions, les préliminaires de paix devant conduire au traité de Paris ayant commencé en septembre 1762. Goudar prend contact avec d’autres exilés. Parlant un peu l’anglais et mieux l’Italien, il fréquente d’abord la racaille transalpine en exil. Puis s’associe à deux individus avec lesquels il écume les tripots et joue les rabatteurs pour des filles de petite vertu qui leur versent un pourcentage sur les passes.

Casanova retrouve Goudar au début de l’été 1763 à Vauxhall Garden, le plus ancien lieu des plaisirs de Londres. Le Montpelliérain aide Casanova à s’attirer les faveurs des anglaises dont il ne comprend pas la langue.

Goudar fréquente une serveuse de brasserie irlandaise de seize ans, nommée Sara (on trouve aussi Sally).

À la même époque, un véritable scandale diplomatique a éclaté à Londres entre le chevalier d’Éon et le comte de Guerchy; Goudar prête sa plume pour deux pamphlets contre le chevalier, Lettre d’un Français à M. le Duc de Nivernais à Paris et une Contre-Note ou Lettre à Monsieur le Marquis de L. à Paris[2]. Après cela, Goudar et Casanova ne se quittent plus. Le Français est réduit à jouer les maquereaux ou les écrivains à gage.

Néanmoins il travaille à ce qui doit être l’œuvre la plus connue de ses contemporains, l’Espion chinois, qui paraît en 1764 en six volumes. Il ne se contente pas de critiquer les mœurs, mais entend lever le secret sur la politique des états, sur l’incompétence des ministres, l’indignité des grands qui gouvernent l’Europe. Goudar fait de l’Espion chinois une véritable machine de guerre contre ceux qui ont ignoré ses propositions de réformes. À la fin de l’année 1764 ou début 1765, Ange et Sara, qui est devenue sa maîtresse, s’embarquent à Londres pour le continent.

Le séjour italien avec Sara (1765-1776)

Sara séduit Ferdinand, roi de Naples et des Deux-Siciles lors de leur séjour en Italie en 1764-77. Mais la reine fit menacer « du Révérend Pere Poignardini » la jeune Irlandaise dont elle a découvert la relation adultère et « lui fit une petite pension à condition qu’elle n’augmenteroit pas la neutralité maritale […] » [3].



Notes

  1. On trouve aussi Goudart, Goudard ou chevalier de Goudar.
  2. Eon à Vergennes, 14 juillet 1775 ; AAE CP Ang 511 / f. 117r-119r.
  3. Le Diable dans un bénitier, p. 63

Œuvres

Une bibliographie exhaustive de l’aventurier polygraphe a été établie par Fr.-L. Mars, op. cit.

Bibliographie

  • Katherine Astbury, « Ange Goudar, un aventurier des Lumières », French Studies, vol. 60, 2006, p. 122-3.
  • J. R. Childs, Casanova, biographie nouvelle, J. J. Pauvert, Paris, 1962. pp. 228 - 91, p. 366-9.
  • G. Dioguardi, Ange Goudar contre l’Ancien Régime, suivi de Le Testament politique de Louis Mandrin, par Ange Goudar, Climats, 1994, 127 p.
  • Robert Granderoute, « Ange Goudar », Dictionnaire des journalistes, Jean Sgard (ed.), t. I, notice 351, p. 456.
  • O. Grussi, La Vie quotidienne des joueurs sous l’Ancien Régime, à Paris et à la Cour, Hachette, 1985, 275 p.
  • Jean-Claude Hauc, Ange Goudar, un aventurier des Lumières, Honoré Champion, 2000, 204 p.
  • F. L. Mars, « Ange Goudar cet inconnu », Casanova’s gleaning, 1972.
  • (it) M.R. Pelizzari (introduction par), Ange Goudar, La storia dei Greci, nobili giocatori d’azzardo,traduction de G. Maiello, Potenza, Editricermes, 2008.
  • Gonzague Espinosa [sous la direction de M. Frédéric Bidouze], Le Roi, le royaume, les affaires de France dans l'Espion chinois d'Ange Goudar (1764), TER d'histoire moderne, Pau, 2008.
  • Guillaume Gérard, La Pensée politique d'Ange Goudar, aventurier polygraphe du XVIIIe siècle. Mémoire de maîtrise en histoire moderne préparé sous la direction d’E. Dziembowski, université de Franche-Comté, Faculté des Lettres et Sciences humaines, juin 2000.

Sources


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Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Ange Goudar de Wikipédia en français (auteurs)

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